Le succès d’Impak Finance

Je crois qu’il faut se réjouir du succès récent d’Impak Finance, la nouvelle entreprise qui s’est lancé le défi de rendre plus aisément disponible l’investissement d’impact au Québec et au Canada. À peine 48 heures après le lancement de leur campagne de sociofinancement, l’organisation a réussi à lever plus d’un demi-million de dollars. C’est un signe encourageant. Il est encore possible de participer. L’objectif fixé d’ici la fin de l’année est de 5 millions de dollars. Un montant qui servira à la fois comme salaire aux fondateurs et à développer les outils informatiques nécessaires à leur projet. Il faut dire que le travail qu’ils ont fait est impressionnant. Fonder une institution financière n’est pas comme mettre sur pied un café de quartier, c’est un projet d’une autre envergure.

On se rappellera, comme j’ai dit dans un autre billet, qu’Impak Finance a comme objectif de faire la finance autrement. Pour ce faire, en s’inspirant d’autres banques de ce genre dans le monde, ils veulent offrir une plus grande transparence en ce qui concerne l’épargne de leurs clients en plus des autres caractéristiques classiques des institutions financières dites « sociales » : comme les prêts favorisant l’environnement, etc. L’idée sous-tendue par cette transparence est de rendre claire la direction que prend l’investissement de chaque personne. L’idée de rendre plus transparent le déplacement de l’argent dans le système financier est à la fois intéressant parce qu’il éduque, que parce qu’il rend l’institution plus responsable.

Il reste néanmoins plusieurs questions en suspend qui mériteraient des réponses, même si ce n’est pas urgent. Notamment concernant la forme de l’entreprise, sa « gouvernance ». Comment s’assurer que l’organisation reste le plus près de ses nobles valeurs et de son ambitieuse mission? Comment s’assurer que l’organisation, après sa croissance, ne s’éloigne pas de ses valeurs en rejoignant d’une certaine manière la finance traditionnelle? Ce n’est certainement pas un défi insurmontable que je pose ici. Déjà, faut-il dire, Impak Finance propose des pistes : une fondation propriétaire des droits de contrôle des actionnaires, comme le fait son modèle Triodos. Or, il me semble que c’est une esquive plutôt qu’une réponse au problème. Qui sélectionnera les dirigeants de la fondation? Comment balancer les différents intérêts dans l’organisation? Transférer la responsabilité à une fondation a l’avantage d’aplanir le contrôle des actionnaires, mais ne règle pas les questions soulevés par la gouvernance de l’organisation. Cela dit, c’est une très bonne piste à explorer! Pour cela et bien d’autres raisons, bravo à Impak Finance et bonne suite!

Célébration républicaine du marché

Dans un précédent billet, je présentais la critique républicaine du capitalisme, par Stuart White. Aujourd’hui, je propose une lecture (critique) d’un article qui se positionne plus favorablement en faveur du capitalisme et de son institution centrale : le marché compétitif. Dans son article « Market Freedom as Antipower », Robert S. Taylor propose une défense solide du républicanisme commercial, c’est-à-dire le courant du républicanisme qui considère le marché comme étant une institution pouvant participer efficacement à la lutte contre la domination et en fait découler la nécessité de politiques économiques près du modèle scandinave. Le républicanisme commercial est une forme du républicanisme qui s’est développée en opposition à l’idée selon laquelle le commerce et les échanges, par l’incertitude et le risque qui leur étaient consubstantiels, étaient antinomiques à la liberté. Ce républicanisme agraire supposait de son côté la sécurité provenant d’une propriété productive, souvent agraire, qui permettait l’autonomie et la subsistance. Le conflit de ses deux formes de républicanisme est central dans l’élaboration de la réflexion sur la liberté moderne[1].

Alors que dit Taylor dans son texte? Son projet est premièrement de « célébrer » le républicanisme commercial, plus précisément l’institution du marché compétitif comme institution capable de libérer les individus de certaines formes de domination qu’ils peuvent expérimenter. Lesquelles? Celles que peuvent expérimenter les individus sur le marché du travail, notamment ceux pris dans un marché monopolistique, oligopolistique ou monopsonistique. Les exemples que Taylor mobilisent ne sont pas toujours convaincant, mais ont le mérite de soulever les problèmes des relations de pouvoir dans ce marché.

Son exemple central es la situation de monopsone (une situation symétrique à un monopole) dans le marché du travail. Cette situation problématique, souvent considérée comme un exemple de domination de marché peut nous permettre de penser plus clairement les avantages du marché. On n’a qu’à imaginer la domination d’une entreprise qui se retrouve à être la seule à demander de la main-d’oeuvre alors que toute une population de travailleurs est disponible et motivée. Cette situation représente pour Taylor la forme la plus troublante de pouvoir de marché (market power) et incarne l’opposé d’un marché parfaitement compétitif (tout comme le serait le monopole). C’est ce marché parfaitement compétitif qui, pour lui, représente le remède parfait à la domination. Le rôle des États est donc de construire et de favoriser ces marchés parfaitement compétitifs, car ils permettent de faire disparaitre toute inégalité de pouvoir entre les agents. Il suffirait alors de développer des politiques favorable à cette compétitivité pour favoriser la liberté. Conséquemment, les politiques qui nuisent à cette compétitivité favorise la domination. Pour Taylor, la compétition de marché permet de limiter et même d’éradiquer le pouvoir dans le cadre du marché .

Par exemple, Taylor critique assez durement les politiques favorables aux syndicats. Pour lui, jouer le pouvoir contre le pouvoir est une recette idéal pour créer de la domination. Dans certains marché, les syndicats peuvent être utiles ponctuellement, mais le résultat est toujours une plus grande instabilité et une plus grande domination pouvant apparaitre de la part ou des employeurs ou du syndicats.

Remarques critiques
Quoi qu’il semble évident qu’à la fois la taille des syndicats peut être source de domination et que la diversité des types de marchés devrait militer pour une variété dans la forme des syndicats, les remarques critiques de Taylor s’efforcent pas particulièrement d’approfondir la diversité réelle des syndicats. En effet, malgré l’intérêt déclaré de Taylor pour les politiques scandinaves, il ne semble pas vraiment voir que le système qu’il favorise est caractérisé par une très forte syndicalisation. Il est peut-être possible de réconcillier Taylor avec avec le syndicalisme en tournant détournant sa critique du syndicalisme en général à la forme particulière de syndicats aux États-Unis et et lui faisant défendre le syndicalisme à la scandinave.

Mais la plus grande faiblesse du texte de Taylor, à mon avis, réside dans le sous-développement de ses idées sur ce qu’il appelle « le marché compétitif ». En effet, Taylor ne développe que très peu les nuances de celui-ci et semble supposer que son lecteur partage déjà tout un lot d’argument en faveur de ceux-ci. Taylor développe d’un côté un argumentaire nuancé et solide contre les situations de monopole et de monopsone, mais n’use pas de la même force argumentative quand il convient de parler du marché compétitif. Il n’est pas clair qu’il soit possible que tous les marchés soient compétitifs. La compétitivité des marchés est aussi quelque chose d’évanescent qui peut disparaitre et revenir ponctuellement. Il aurait été pertinent de voir Taylor entrer en dialogue avec les débats historiques présentés dans The Invention of Market Freedom de MacGilvray. Peut-être verrons-nous ce débat dans son livre à paraitre (et que j’ai hâte de lire) qui entend étendre sa réflexion sur les marchés d’une perspective républicaine : Exit Left .

Je suis aussi curieux de lire et de bien comprendre son article Illiberal socialism où il cherche à prouver l’incompatibilité du libéralisme à la forme la modérée de socialisme , ce qu’il appelle le socialisme de marché associatif (associational market socialism). Il s’agit d’un article où il critique autant Rawls que G. A. Cohen (le grand philosophe égalitariste montréalais).

Bibliographie

Pour plus de détail

  1. [1] Bernard dans un bref billet sur historique de Geoff Kennedy présente un exemple des dilemmes et des paradoxes qui occupe les débats entre les républicains commerciaux et les républicains agraires.

Bouger son argent

Une petite note aujourd’hui sur un mouvement discret qui a émergé à la sortie de la crise financière et du mouvement Occupy, le mouvement Move Your Money. Le nom représente assez fidèlement l’idée constitutive de l’initiative, c’est-à-dire qu’il faut bouger son argent, le sortir des institutions financières que l’on juge indignes de gérer notre épargne vers celles qui le seraient plus.

Sous-entendue dans ce mouvement est l’idée qu’il y a de meilleures institutions financières que d’autres. Qu’il y a quelque chose que nous pourrions décrire comme « éthique »[1] dans notre rapport avec les banques qui dépasse la rationalité économique.

Pour Move Your Money, certaines institutions financières sont plus éthiques que d’autres. Pour faire cette évaluation et soutenir leur argument de type « comparatif », le groupe britannique éponyme, à ma connaissance le plus actif de cette campagne, a élaboré un système d’évaluation des institutions financières incluant plusieurs critères qui mesure d’autre chose que l’avantage financier qu’elles offrent. Ici, on ne cherche pas la meilleure institution entendue comme la plus compétitive en termes de taux d’intérêt ou de rendement, mais plutôt celle qui se distingue par l’investissement dans l’économie réelle (par opposition à la spéculation), le salaire des dirigeants autant que le pouvoir d’influence des membres ou clients sur la structure, les choix et même les investissements de l’institution. Ce que cette comparaison nous apprend concernant les banques du Royaume-Uni est clair: il y a des institutions meilleures que d’autres. Qu’en est-il au Québec ou au Canada?

Le travail reste évidemment à faire (et j’adorerais le faire… et ce blogue va tenter de le faire dans une très humble mesure). Force est de constater que l’offre et la diversité du marché financier britannique peuvent faire rougir de honte le Québec (il faut cependant noter que le Royaume-Uni est aussi le siège de l’un des plus importants paradis fiscaux du monde : la City de Londres). Il y a au Québec ou au Canada encore peu d’institutions financières qui cherchent à se distinguer par d’autres choses que les avantages sur le plan financier qu’elles offrent. Je dis qu’il y en a peu, mais il y en a.

Il y a évidemment Desjardins, une fédération de caisses coopérative étant propriétaire d’une nébuleuse d’autres filiales de services financiers. Son aspect coopératif en fait une institution plus tournée vers les intérêts de ses membres, avec une retombée des profits plus directe dans la communauté. Or, il est important de noter que cet idéal en soi très noble, est entaché par des pratiques moins inspirantes. J’en ai déjà discuté dans quelques billets. Il est cependant important de réitérer que Desjardins a le potentiel d’être une institution démocratique et tournée vers ses membres, malgré qu’elle réalise encore peu cette possibilité.

Au sein de la fédération Desjardins, il y a aussi une caisse particulière, la Caisse d’économie solidaire qui se présente comme l’institution financière des mouvements sociaux. Elle n’est pas proprement plus démocratique que les autres caisses au sens de sa gouvernance, mais se distingue par sa volonté de soutenir les mouvements sociaux, syndicaux, etc. par exemple en investissant dans l’économie sociale et solidaire. Pour ce faire, elle offre des produits originaux comme le Placement à rendement solidaire et vise à faire de l’investissement à impact, c’est-à-dire dans l’économie réelle (par opposition à l’investissement financiarisé). Ses profits sont redistribués à la communauté de manière plus directe en favorisant la ristourne collective sur la ristourne individuelle. En bref, et j’en parlerai probablement plus dans un autre billet, elle se distingue clairement sur le plan éthique.

L’investissement à impact est aussi l’idée fondatrice d’une initiative récente d’un groupe qui cherche à créer une nouvelle banque au Canada : Impak Finance. On en connaît pas encore beaucoup sur la structure de l’institution, sur son aspect de gouvernance (peut-être démocratique?), ses critères d’investissement, etc. Ce que nous savons, c’est qu’elle cherche à utiliser les technologies financières (FinTech) pour réaliser l’idéal d’une institution financière dirigeant directement l’investissement dans des projets productifs de l’économie réelle. C’est aussi dire qu’elle n’aura pas de lieu physique (un peu comme Tangerine ou Wealthsimple) et se distinguera pas une grande transparence. Cette transparence se manifestera, dit-on, par une grande facilité de voir où l’argent que l’on a dans son compte est investi. C’est quelque chose qui distingue aussi Triodos Bank, le modèle pris par Impak Finance.

Triodos Bank nous permet de fermer la boucle et de revenir au mouvement Move Your Money. Leur comparaison des institutions financières britanniques place cette banque dans le top 3. Elle représente donc ce qui se fait de mieux dans ce pays. Il y a des projets du même genre en France et ailleurs. C’est une tendance qui progresse un peu partout et qui, lentement, prends sa place dans l’écosystème financier mondial.

Pour ce qui est du Québec, il serait nécessaire d’en dire plus et de faire une étude plus approfondie sur chacune des institutions présentes. Il faudrait certainement adapter la méthode d’évaluation pour la transposer à la réalité canadienne et québécoise. Or, il me semble clair que les institutions que j’ai évoquées, sur certains points du moins, seraient mieux côtées que certaines banques aux pratiques discutables. Ce genre de classement pourrait aussi participer à stimuler la compétition entre les banques sur d’autres critères et pousserait peut-être Desjardins à faire mieux en termes de démocratie ou d’investissement responsable.

Ce qu’il me semble important de retenir de ce mouvement est simplement qu’il est possible de « bouger son argent » entre les institutions et de faire ce choix à la lumière d’autres critères que la simple rationalité économique.

  1. [1] Il est un peu osé d’utiliser, comme la plupart des gens le font, le mot « éthique » pour parler de ces éléments non financiers qui distinguent les banques, mais à défaut d’un plus précis, nous le garderons.

Un républicain à la caisse de Kildare (suite)

La perspective républicaine
Suivant mon précédent billet sur l’affaire Kildare, j’ai évoqué que je l’interpréterais d’un point de vue républicain. L’objet de ce billet est donc de présenter les réflexions d’un républicain sur cette affaire. En d’autres mots : que dirait un républicain sur l’affaire de la caisse de Kildare? En bref : il applaudirait l’initiative citoyenne et chercherait à réformer les structures de Desjardins pour les rendre réellement démocratiques.

Premièrement, il saluerait l’initiative des membres contestataires. Il reconnaîtrait sans doute dans un premier temps le sentiment d’insatisfaction exprimé par les membres de la caisse de Kildare face aux décisions prises par le conseil d’administration et applaudirait les moyens démocratiques pris par les membres. Le républicanisme, notamment celui de Pettit, prenant la forme d’une démocratie de contestation, fait de cette pratique une arme importante de son arsenal politique. Un républicain verrait donc, dans d’absence de moyen efficace de contestation des décisions que les membres subissent, une forme importante de domination. Cette dernière apparaît d’autant plus flagrante que dans ce cas, le C.A. de la caisse avait l’aide et le support du Mouvement Desjardins. Aucun dispositif pouvant permettre aux membres insatisfaits de se faire entendre de manière efficace n’était disponible. Même l’assemble générale extraordinaire, outil mobilisé par les membres contestataires, n’a clairement pas joué le rôle d’espace de délibération et d’expression et de contestation des décisions qui aurait dû lui être dévolu. Sa structure et son fonctionnement n’ont que très difficilement permis une petite dose d’expression. Comme le dit Martin Malo, il est difficile de se mobiliser quand on a un emploi, une famille et peu de temps. En théorie, Desjardins possède des institutions démocratiques, mais celles-ci sont inefficaces au sens où elles ne permettent pas efficacement aux membres de se faire entendre. M. Désautels, représentant de la très haute direction du Mouvement, défend la démocratie de Desjardins, comme je l’ai indiqué dans le précédent billet, en ne faisant référence qu’à la légitimité du conseil d’administration et à la capacité prétendue de celui-ci à refléter les intérêts des membres. Cette conception qui reproduit les régimes représentatif comporte des inconvénient. Comme l’a montré Bernard Manin, l’élection contient un principe aristocratique qui est, pour le moins, problématique. Est-ce qu’un système ou quelques élus peu redevables tentent de réaliser les intérêts imaginés d’une vaste majorité sans que ceux-ci ait formellement des outils de contestation peut vraiment être décrit comme démocratique? La question soulève des enjeux légitimes et il y a un besoin de les approfondir, notamment la place de l’expertise dans les démocratie. Cependant, pour représenter convenablement les intérêts des membres, il est nécessaire d’avoir une conception plus profonde de la démocratie. C’est pourquoi, un républicain favoriserait une conception plus profonde de la démocratie. Le membre d’une caisse ne doit pas être libre qu’une fois à chaque élection, mais bien être doté d’outils capables de faire en sorte qu’il soit entendu à tout moment.

Dans un deuxième temps, il comprendrait dans les raisons l’échec de la tentative de l’Action Coalition pour notre Caisse Desjardins (ACCD) dans les obstacles nombreux que Martin Malo et Marc-André Houle ont affrontés un deni institutionnel de cette contestation. Comme je l’ai présenté dans le précédent billet, l’ensemble de la querelle a tourné autour du blocage qu’ont subit les citoyens lors de leur tentative d’expression. Ce n’est pas que leur proposition a échoué, mais que le processus qui a causé ce résultat fut paralysé par des obstacles institutionnels non démocratiques. En effet, l’article de M. Houle ne portait pas sur l’enjeu de la fermeture des points de service, mais bien sûr la difficulté que lui et ses collègues ont eue à exprimer leurs idées, à contester les décisions du conseil d’administration. Un républicain peut que partager la frustration causée par cette triste affaire.

Dans un troisième temps, il se questionnerait sur la représentativité des élus du conseil d’administration et sur leur rapport avec les membres de la caisse. Pourquoi n’ont-ils pas, en amont des décisions controversées de fermeture de points de service, consulté les membres, exposé les avantages de ce choix? Ils ont, certes, une légitimité démocratique venant de leur élection, mais cela n’est pas suffisant pour légitimer une décision. Pour un républicain, la légitimité émerge de plusieurs autres sources dont la contestation. L’élection n’est clairement la source unique et nécessaire du républicanisme. Philip Pettit a même quelques résistances face à l’élection. Il préfère dépolitiser certains lieux de pouvoir pour l’immuniser contre les aléas de l’élection. D’autres préfèrent réfléchir à d’autres modes de sélection des dirigeants, comme par exemple le tirage au sort . L’élection est un moyen légitime et démocratique de donner une légitimité aux représentants (quoi qu’il y a d’autres modes qui le seraient peut-être plus, voir les billets Bernard sur le sujet (1) (2)), mais ce n’est pas le seul. Un républicain se poserait plutôt la question à savoir si l’élection est vraiment efficace pour représenter les intérêts des membres. Surtout en voyant le peu de participation aux assemblées générales électives.

Dans un quatrième temps, un républicain verrait dans l’effort déployé par les membres de l’ACCD une forme de patriotisme qu’il ne pourrait que saluer. Qui montre autant de passion pour les actions d’une autre banque? Est-ce qu’il y a eu une mobilisation aussi notable après les révélations troublantes des liens douteux qu’entretiennent les grandes banques canadiennes suite à la publication des recherches d’Alain Deneault ? Non. Il n’y a pas d’associations de membres aussi mobilisées que chez Desjardins, motivé par la défense des valeurs qui sont les leurs. Desjardins permet cette mobilisation, mais il faut aussi reconnaître que celle-ci est fondamentale à la survie de l’esprit coopératif. Il est impératif que Desjardins accepte que le coopératisme ne puisse survivre longtemps en l’absence de vertus civiques, c’est-à-dire des traits de caractère permettant à l’organisation de survivre. Si le réseau des caisses décourage le type d’engagement que les membres de l’ACCD ont déployé, alors on peut se demander comment subsistera l’idéal démocratique du Mouvement. Inversement, il est raisonnable d’imaginer que la démocratie de Desjardins, si elle était structurée de manière efficace, pourrait participer à l’éducation démocratique au Québec et permettre le développement des vertus nécessaire à la survie de la démocratie politique (elle-même particulièrement en danger).

Les réformes institutionnelles
Plusieurs réformes institutionnelles seraient nécessaires pour réellement démocratiser Desjardins. Nous en avons déjà évoqué quelques-unes, mais résumons :
– Donner aux membres des outils institutionnels efficaces pour contester les décisions. Conséquemment, il est aussi nécessaire de prémunir les membres contre une forme de coalition du conseil d’administration et du Mouvement Desjardins lui-même contre eux.
– Rendre réellement démocratique le processus électoral en réformant les processus de sélection des dirigeants.

Conclusion

Le cas de cette querelle à la caisse de Kildare, par son exemplarité, permet de réfléchir sur la démocratie au coeur de Desjardins. Il permet aussi de montrer que Desjardins a le potentiel, contrairement aux entreprises privées traditionnelles, d’être réellement démocratique, mais que, pour le moment, elle n’atteint pas encore ni dans la pratique, ni dans la théorie, les idéaux exigeants d’une réelle démocratie. Si on veut voir Desjardins comme une institution démocratique, il faut aussi comprendre qu’en son sein s’opposeront des conceptions différentes des moyens et des fins que doit poursuivre la caisse. C’est le propre de la démocratie que de permettre la diversité des opinions de s’exprimer dans une structure.

C’est pourquoi un républicain, au sens où nous l’avons décrit dans ce blogue, serait plutôt préoccupé par les procédures démocratiques déficientes que par le résultat de cette affaire à Kildare. Cependant, il ne faudrait pas non plus aller jusqu’à dire que l’échec de la tentative de destitution par les individus est la preuve indubitable qu’il n’y a pas de démocratie chez Desjardins. Il faudrait plutôt dire que l’âme de Desjardins est encore démocratique et coopérative, mais qu’elle est prise dans un carcan corrompu qui, comme dans les cas de nos États, a besoin d’un peu de recherche et de renouvellement pour vraiment se rapprocher des idéaux qu’elle prétend incarner (un peu comme je dis dans mon article du Devoir).

D’autres enjeux restent cependant en suspend tel que le coût de la démocratie, la forme qu’elle doit prendre, les structures de la fédération, etc. Ce sont des questions fascinantes et importantes que nous discuterons une autre fois.

Bibliographe

Un républicain à la caisse de Kildare

Suite à mon bref billet sur la démocratie et Desjardins, quelques échanges m’ont donné envie de discuter un peu plus en profondeur l’expérience problématique qu’ont vécu les habitants de Saint-Ambroise-de-Kildare. Qui plus est, je vais tenter d’aborder le conflit démocratique sous un angle républicain, c’est à dire inscrit dans la tradition politique faisant de la liberté politique la valeur centrale. Pourquoi? Parce que le républicanisme est une tradition philosophique s’intéressant tout particulièrement aux formes institutionnelles. Grâce à cette perspective, nous aurons les outils pour penser Desjardins, institution qu’on accuse encore une fois, dans cette affaire, d’avoir perdu son âme.

L’affaire est difficile à résumer. Il est question des fermetures de guichet automatique et de centre de services un peu partout au Québec et de la grogne populaire qui en a résulté. Dans la région de cette caisse, on aurait aussi fermé des points de services, mais l’enjeu s’est rapidement déplacé de cet enjeu pratique à une question démocratique. Si on cherche à synthétiser les enjeux centraux de la polémique, notons qu’elle commence lorsque plusieurs citoyens des six municipalités desservies par la caisse de Kildare prennent sur eux de résister aux décisions de l’administration de leur caisse en s’attaquant aux administrateurs élus de la caisse. Pour ce faire, ils forment l’Action Coalition pour notre Caisse Desjardins (ACCD). L’ambition du groupe est de faire connaître leur mécontentement et peut-être changer les décisions prises. L’objet de leur insatisfaction : la fermeture de points de services et de guichets automatiques. Le résultat de leurs efforts : un échec. Or, étrangement, le débat concernant cette affaire est un peu confus. Il mêle les arguments des 2 partis sans revenir sur le coeur de l’enjeu : la démocratie.

L’affaire de la caisse de Kildare

Les articles qui racontent alors l’épisode s’entendent pour mettre le blâme sur l’abus, par les membres du conseil d’administration, des procédures pour noyer la tentative citoyenne. Il semble y avoir confusion dans l’échange. D’un côté, on trouve l’expression légitime de la déception de l’échec d’une tentative d’expression populaire. Certains vont aussi loin dans leurs écrits jusqu’à voir dans cette situation la démonstration finale de la transformation de Desjardins en banque comme les autres, sans âme coopérative. Par exemple, dans un texte publié au Devoir, Marc-André Houle, habitant de Saint-Ambroise-de-Kildare exprime dans un titre fracassant son sentiment. Desjardins n’a plus que l’âme d’une banque. Cette expression, reprise souvent pour critiquer les pratiques de Desjardins s’éloignant d’une certaine conception des idéaux coopératifs, nous indique aussi le sentiment de trahison que les membres de cette caisse ont pu ressentir. On sent un attachement légitime à cette institution qui prétend à juste titre être plus qu’une banque, mais aussi une vive déception de voir ses attentes déçues par les événements. Celle-ci a poussé le groupe citoyen à demander la destitutions des administrateurs et à se lancer dans une lutte ardue avec l’administration de la caisse. Il raconte la lutte qu’il a menée avec d’autres membres pour changer les décisions de l’administration sans présenter une réflexion sur la représentativité de ses revendications. Il note, par exemple, le travail fait par les employés de la caisse de Kildare « afin de faire campagne en faveur du CA auprès des épargnants ». On parle cependant peu, par exemple, de tentative de consultation des autres membres, de l’avis général, du contexte économique. Il regrette plutôt l’inégalité des ressources pour faire passer son message et l’absence de temps de parole suffisant pour se faire entendre en assemblée. Il décrit la situation d’une manière semblable à quelqu’un qui présenterait un plaidoyer pour l’égalité du traitement des candidats dans une course politique. Son texte n’évoque pas non plus la légitimité du conseil d’administration. Sa position est critique des décisions prises par celui-ci et justifie la destitution du conseil sur la base d’un manque de respect par le C.A. des principes de la démocratie et l’inégalité des individus face au conseil. Son point central réside dans l’incapacité des processus démocratiques, particulièrement problématiques qu’il a expérimentés dans son projet, à permettre aux membres de contester les décisions et ultimement, à faire changer les décisions. L’inégalité des forces en présences et le manque de processus délibératif efficace en assemblée a rendu particulièrement difficile l’expression de la position de son groupe. Les contestataires en tirent donc la conclusion qu’il n’y a pas de réelle démocratie.

De l’autre côté, on entend les représentants du Mouvement Desjardins (et non de la caisse locale) qui défendent la décision des administrateurs, évoquant l’arsenal argumentatif habituel : évolution des pratiques, contexte économique, etc. Normand Desautels, haut dirigeant du Mouvement, présente les grandes lignes de ce plaidoyer dans son texte, aussi publié au devoir : nécessité de gestion saine et prudente, respect des règles et des lois, contexte économique difficile et pratiques financières changeantes. Tout y est, ou presque. Presque, car un petit paragraphe change de ton et adresse clairement la préoccupation des membres comme M. Houle. Il questionne la représentativité des instigateurs de la contestation. Tout en accusant ces derniers de « monopoliser » les assemblées, il n’aborde pas la question de la forme de ses assemblées et semble donner plus de mérite démocratique aux choix pratiques des individus. Il justifie la décision de fermer des points de service par le fait qu’ils sont significativement moins utilisés et que les membres préfèrent l’usage des plateformes en ligne. Ce point, particulièrement pertinent dans un débat sur l’allocation des ressources des caisses, ne touche pas, dans sa formulation du moins, les plaintes des membres contestataires, même s’il représente aussi un enjeu démocratique. Peut-être devrait-on concevoir comme une forme d’expression démocratique l’action des membres hors de l’assemblée (surtout dans un contexte où les assemblées sont peu représentatives et peu fréquentées)? Les membres du conseil d’administration ont en effet accès à un grand nombre de donnés sur les pratiques de leur membres et peuvent utiliser cette information précise pour faire les choix les plus éclairés en terme d’administration. Dans la logique de M. Desautels, ils seraient à ce titre mieux placés que le membre moyen pour savoir ce qui est dans l’intérêt de tous.

Si on l’écoute, les décisions du C.A. furent nécessaires autant qu’elles furent démocratiques. Pour lui, le conseil d’administration était légitime dans la manière expéditive avec laquelle il a repousser les demander des contestataires et ces derniers ont menacer l’ordre démocratique en voulant faire entendre une opinion différente. Le contexte économique, la transformation des pratiques ont forcé la main du conseil d’administration. Il semble dire que ceux-ci n’ont fait que prendre la meilleure décision, celle qui allait le plus clairement dans l’intérêt de l’ensemble des membres. Pour lui, permettre à un petit groupe de membres de contester cette décision représente une perte de ressources et une lutte improductive. Selon M. Desautels, ce sont les membres du conseil d’administration qui sont en quelque sorte les mieux placés pour « répondre aux besoins évolutifs de leurs membres et veillent à l’engagement de la caisse dans son milieu, conformément aux valeurs coopératives qui les animent. » Cette position surprend, comme nous l’avons dit, mais se comprend mieux si on accepte l’idée que les membres des conseils d’administrations ont la légitimité électorale. Ce sont des élus. En tant que tel, il est possible de défendre l’idée selon laquelle ils ont à coeur, non seulement l’intérêt de ceux qui ont voté pour eux, mais pour l’ensemble des membres de la caisse.

C’est peut-être sur cette légitimité de l’élection que M. Desautels appuyait sa défense « démocratique » des décisions de la caisse de Kildare. Si on reconnaît la valeur de l’élection comme processus démocratique de sélection, alors il est nécessaire de reconnaître que les élus ont un support et une légitimité. En fait, la fronde effectué par les contestataires n’a-t-elle pas été battue par un vote? Certes, Martin Malo, membre de l’ACCD, nous dit que le processus ne leur a laissé que peu de temps pour défendre leur position et ne facilitait pas la contestation. Il reste que les membres présents le jour du vote se sont exprimés. N’est-il pas suffisant qu’un conseil d’administration élu prenne une décision et que celle-ci soit confirmée par une assemblée mobilisée par les adversaires de celle-ci, pour qu’elle soit légitime? Que faut-il de plus?

C’est sur la conception même de ce qu’est la démocratie que ces deux positions se distinguent. D’un côté, on entend la démocratie comme étant directe, militante, comme si le pouvoir démocratique devait être entre les mains de celles et ceux qui se mobilisent pour une cause. De l’autre, on comprend la démocratie comme le seul processus de sélection des dirigeants. Une fois ce choix fait, alors les élus détiennent l’ensemble du pouvoir et leur légitimité tient à l’élection autant à l’expertise qu’il détiennent en étant au coeur des lieux d’informations et de décision. Il y a donc clairement une différence marquée entre les deux positions et les enjeux qu’elle soulève. C’est là où le cadre républicain s’avère pertinent pour penser la forme institutionnelle de la démocratie nécessaire à Desjardins et les réformes pour s’en rapprocher.

Dans le prochain billet, nous verrons la perspective républicaine sur cet enjeu. Il sera question de démocratie et de liberté.

La critique républicaine du capitalisme

Dans un article de 2011, intitulé The Republican Critique of Capitalism Stuart White, chercheur à l’Université d’Oxford, présente une critique du capitalisme toute particulière. L’apport original de l’article ne tient pas au sujet lui-même (la littérature déborde depuis longtemps de critiques du capitalisme), mais bien parce qu’il tente d’approfondir un courant philosophique particulier qui n’a pas (encore?) profondément abordé la question économique : le républicanisme.

L’intérêt de cet article réside dans la critique du capitalisme venant d’une théorie principalement concernée par la liberté politique et les institutions permettant de la défendre. L’article s’inscrit dans le projet plus général de développer une théorie républicaine de l’économie. Un projet qui m’intéresse et qui occupera sans doute plusieurs billets de ce blogue.

White aborde donc ce projet en se posant deux questions :

  • Qu’est-ce que le républicanisme?
  • Qu’a-t-il à dire sur le capitalisme?

White ne se concentre pas trop longtemps sur la première question. Il propose, pour contourner les multiples écueils que présente la recherche de la meilleure position républicaine, une position républicaine qu’il décrit comme « œcuménique » rassemblant l’ensemble de ce qu’il considère être les éléments constitutifs de la pensée républicaine. Ce consensus serait, pour lui, la conjonction des idées suivantes : la souveraineté populaire, le bien commun, la délibération, la liberté et la participation. Il serait possible de discuter chacun de ces points ou de les hiérarchiser de manière à en prioriser l’un par rapport à l’autre (par exemple, je crois que la liberté est plus centrale au républicanisme que les autres éléments…), mais ce n’est pas là son projet. Il va plutôt utiliser ces éléments pour construire l’essentiel des critiques que le républicanisme peut selon lui adresser au capitalisme.

Cela dit, pour critiquer le capitalisme, il est nécessaire d’en offrir une définition conséquente. Il définit le capitalisme comme un système économique qui a trois éléments clefs dont : 1) une allocation des ressources visant des fins diverses organisées par les marchés; 2) des ressources productives et des investissements qui sont possédés de manière privée (cela défendue par l’institution de la propriété privée); et (3) l’existence substantielle d’inégalités dans la propriété des ressources productives .

Selon lui, le républicanisme lance trois principales critiques au capitalisme tel que présenté. La première est la critique distributionnelle (distributional critique), la seconde est la critique des investissements (control of investment critique) et finalement la critique de la participation (participation critique). Prenons quelques lignes pour les explorer.

La critique distributionnelle
Cette critique républicaine du capitalisme réside dans l’idée que l’inégalité de richesse (de stock de capitaux) dans le capitalisme (point 3) menace la liberté. Cette inégale distribution a pour conséquence la création d’une inégalité de pouvoir de négociation. Les individus les moins favorisés par la distribution sont conséquemment plus vulnérables à l’arbitraire de ceux qui sont favorisés par cette même distribution. On peut donc clairement voir pourquoi, d’un point de vue républicain, le problème de la distribution dans le capitalisme pose problème.

La politique capable selon lui de répondre à cette critique tout en étant cohérente avec le républicanisme prend la forme d’un revenu de base. Ce serait la base nécessaire de l’autonomie, le critère central de la liberté républicaine et sa condition pour la participation citoyenne, nécessaire à la liberté républicaine telle que définie par White. Je prendrai la peine d’entrer plus en détail dans les débats entourant cette proposition, car il n’est pas évident, même s’il est tentant, de dire que le républicanisme défend le revenu de base. En effet, pour certains autres républicains, non seulement faut-il, pour répondre aux critères républicains, redistribuer la richesse et égaliser les conditions, mais il est aussi nécessaire de démocratiser le contrôle des institutions économiques. Cette position est claire dans la critique républicaine du revenu de base qui s’est élaborée face au Alaska Dividend Fund .

La critique du contrôle des investissement
Cette critique s’inscrit dans la même ligne argumentative que la précédente. En effet, la distribution inégale des richesses a pour conséquence de créer une inégalité dans le pouvoir qu’ont les agents à contrôler le flux des investissements (l’allocation des surplus de la production). Ce flux fondamental au fonctionnement des sociétés capitalistes est porteur d’une domination potentielle importante. Or, il faut noter que cette critique se distingue (est indépendante) de la première, car il est possible que la distribution des richesses soit profondément égalitaire, mais que le problème du contrôle des investissements se pose toujours . Comment?

Le contrôle de l’investissement pose problème non seulement parce qu’il donne à un individu ou un groupe le pouvoir d’affecter arbitrairement la vie des autres, mais aussi parce que les individus ou les groupes (incluant même l’État) doivent souvent accepter de se soumettre à la volonté des investisseurs pour acquérir ce dont ils ont besoin (on n’a qu’à penser à l’enjeu de la compétition fiscale). Or, cet arbitraire ne disparaît pas si ce choix est fait par un grand nombre de petits propriétaires dans un contexte égalitaire. Cet arbitraire ne disparaît que si la décision de l’investissement passe par un processus délibératif qui annule l’arbitraire de la décision, comme c’est le cas pour les politiques publiques pour la domination venant de l’État (imperium).

L’idée de démocratiser la finance au sens de soumettre les choix d’investissement à un processus démocratique (et non au sens de le rendre plus accessible) que White présente est très semblable à l’idée développée par Tom Malleson dans son récent livre After Occupy .

Le problème est donc que la décision concernant l’investissement :
1. contraint les décisions politiques
2. n’est pas basé sur les normes de bien public

Pour « libérer » les décisions politiques et les refonder sur les normes du bien public, les républicains, selon White, réfèrent à la participation comme solution. Or, la troisième critique républicaine du capitalisme porte directement sur cet enjeu.

La critique de la participation
Cette critique est à son tour la conséquence des précédents éléments. Elle se base sur l’idée que la disproportion de la distribution de la richesse et l’asymétrie des rapports de pouvoir que cela engendre place les individus dans des positions de vulnérabilité qui démotive à la participation pleine et entière dans les affaires politiques. Que ce soit la vulnérabilité économique causée par le manque de ressources qui pousse un employé à ne pas critiquer son employeur ou, de manière plus rare, mais non moins problématique, la domination d’un employeur qui force un employé à « voter du bon côté » représentent des exemples terribles des maux causés par les structures économiques du capitalisme. White évoque plusieurs études où des employeurs ont usé de leur position sur leurs employés vulnérables pour les forcer à voter dans le même sens qu’eux et d’autres abus de ce genre .

Un autre aspect de cette critique réside dans l’effet psychologique du capitalisme, c’est-à-dire au genre d’individu que forge le capitalisme. Le travail dans des firmes capitalistes aurait un effet négatif sur l’individu. C’est une critique qui remonte loin dans la tradition républicaine. Déjà en antiquité, Cicéron notait que le travail salarié avait un aspect vil qui empêchait l’individu de développer la vertu. L’environnement servile de l’entreprise capitaliste et du salariat empêcherait l’individu de développer le caractère propre au citoyen actif capable d’être à la hauteur de demandes de la participation démocratique. Est-ce qu’un espace de travail coopératif serait meilleur? Sur ce point, White note que la recherche empirique est non concluante et qu’on ne peut pas encore statuer à savoir si l’effet psychologique de la forme de l’entreprise est réel ou non.

Et alors?
Le projet de White était de présenter les moyens que possède la théorie républicaine pour critiquer le capitalisme. Son article atteint cet objectif, mais, comme il l’avoue lui-même en introduction, ne cherche pas à analyser les implications pratiques en termes d’institution ou de politique du républicanisme en économie, mais bien de montrer ce que le républicanisme pourrait dire dans ce domaine (un peu comme a tenté de le faire un article de Richard Dagger publié quelques années avant ). C’est pourquoi il utilise de nombreux exemples historiques. Il veut montrer que c’est une critique qui a été vivante dans l’histoire du républicanisme. Le travail de réflexion en termes de concret et pratique, dans des institutions, reste encore à faire pour réaliser les idéaux républicains dans le monde économique et répondre à ses défis.

Bibliographie


Autres lectures (pour vous et moi)

Desjardins, le marché et l’engagement civique

Dans un article du 8 avril, j’ai défendu l’idée selon laquelle Desjardins, contrairement à l’idée reçu, n’est pas qu’une simple banque comme les autres et que les actions qu’elle pose pouvant sembler tel ne sont que le résultat que de plusieurs facteurs structurels incluant le désengagement de ses membres.

Parmi les réactions, un texte du 11 avril raconte la triste histoire d’un président de caisse refusant la tenue d’une assemblée générale spéciale concernant la question de la fermeture de trois centres de services. L’argument pour ce refus :

« La loi sur les coopératives financières (article 242) stipule que l’assemblée générale des membres ne peut intervenir dans l’administration courante d’une caisse, laissée au conseil d’administration. »

M. Cormier, l’auteur de cette réplique, cherche donc à montrer qu’un membre individuel ou même un groupe de membres, ne peut pas grand-chose contre la caisse. Il conclut son article par un passage d’une triste résignation : « Comme si de simples citoyens avaient la capacité financière de poursuivre Desjardins avec sa trâlée d’avocats payés à même la caisse. »

Ce texte soulève la question des pouvoirs réels des membres dans leurs caisses. Que peuvent-ils vraiment faire? Il est clair que dans le cas raconté par l’article, les membres insatisfaits par les décisions de leur C.A. auraient pu se mobiliser et chercher à élire un C.A. de leur choix, plus sensible à leur option. De plus, l’article 223 de la loi sur les coopératives financières stipule qu’il est possible qu’un membre demande la tenue d’une assemblée extraordinaire s’il réussit à obtenir un support d’un pourcentage des membres (2% en cas d’absence de norme de la caisse locale). En sommes, il y a des options, des choses pouvant être faites. Déduire, de cette triste anecdote (qui n’est malheureusement pas rare), l’impuissance des membres face à leur CA me semble être une grave erreur. Ce que l’on doit conclure, plutôt, devrait être la nécessité de l’organisation pour effectuer un réel changement dans cette institution. Les membres et surtout leurs élus ont un pouvoir bien réel quant à leur caisse. Cependant, ce pouvoir est limité s’il n’est pas organisé, s’il est éparpillé, parcellisé. Il est donc nécessaire que les membres se regroupent autour d’un projet structurant et poussent leur caisse à les soutenir dans ceux-ci.

L’un des enjeux de la réflexion à venir sera donc d’enrichir la « boîte à outils » des membres de méthodes concrètes pour exercer leur influence sur leur caisse. Il sera par ailleurs nécessaires de continuer la recherches concernant les réformes nécessaires pour accroître leur pouvoir et ainsi réaliser une meilleure démocratie.

« Pour ce qui regarde le mécanisme administratif [de la caisse populaire], nous sommes en présence d’une petite république économique très démocratisée. L’assemblée générale des sociétaires est le principal élément de contrôle. […] Ce sont donc toujours les sociétaires eux-mêmes qui indiquent l’orientation d’ensemble que la caisse doit suivre. »

– Alphonse Desjardins, « La coopération d’épargne et de crédit », conférence prononcée vers 1905

Faire échec aux paradis fiscaux

« The difficulty lies not so much in developing new ideas, as it is in escaping from the old ones. »
– John Maynard Keynes

Depuis quelques années, une littérature de plus en plus abondante, s’adressant tant au monde savant qu’au grand public , sonne l’alarme sur la plaie béante que représentent les paradis fiscaux dans l’architecture de nos sociétés. Non seulement saignent-ils les coffres des États, mais ils représentent l’ombre des social-démocraties. Ils existent en quelque sorte pour vendre leur souveraineté, faire commerce de l’évitement fiscal. C’est pourquoi Alain Deneault préfère l’expression « législation de complaisance » à paradis fiscal, car ces législations offrent non seulement des avantages fiscaux, mais aussi des « privilèges de tous genres » notamment d’ordre judiciaire et réglementaire . C’est pour cette raison que le débat passe de la question distributive et fiscale à la question politique. C’est pourquoi, dans ce débat, j’ai l’intention de défendre l’idée paradoxale que la question des paradis fiscaux n’est pas une question fiscale, mais bien une affaire de design institutionnel. Certes, il n’est pas faux que l’enjeu comporte des éléments de justice distributive, mais sa structure dépasse l’imposition et la redistribution des richesses. Ce que l’existence des législations de complaisance nous montre, c’est qu’au-delà des questions d’inéquités et d’inégalités, nos structures législatives portent en elles-mêmes le germe d’un problème plus lourd et fondamental. C’est un problème qui dépasse les frontières idéologiques traditionnelles et questionne la nature de nos institutions politiques, économiques et sociales. C’est l’enjeu parfait pour voir les tensions de l’économie politique contemporaine.

Si on écoute bien le discours de ceux qui défendent ou du moins acceptent la légitimité des « juridictions ayant une fiscalité avantageuse », on remarque que le champ de bataille conceptuel, ou même éthique, se situe sur la question de la compétition fiscale. On accepte la forme des entreprises mondialisées, l’existence et la légitimité de la mobilité du capital, de la propriété. La question réside simplement dans la force brute des structures légales de taxation. Les rapports de force entre État, entreprises et personnes à hauts revenus sont intériorisés dans le respect des structures. Les modalités de la lutte contre les paradis fiscaux sont donc claires : les débats tourneront autour de la fiscalité chiffrée, des taxes et des impôts. On questionnera ainsi la social-démocratie et on privilégiera la taxation sur l’imposition pour des raisons d’efficacité fiscale (il est plus facile de taxer la consommation que d’imposer les entreprises multinationales). Les échanges se camperont dans deux positions dont le discours est clairement identifiable : d’un côté, on trouvera les arguments égalitaristes et redistributivistes et de l’autre, les adeptes d’une certaine liberté de l’individu et de l’entreprise contre l’interférence de l’État dans la vie économique nationale et internationale. Dans le débat des paradis fiscaux, on trouvera des arguments comme celui du vol des capitaux qui menace les services publiques pour les redistributivistes (par exemple Alain Denault dans Offshore) et une apologie en règle de la bénédiction des législations de complaisance par les libertariens(tel que Mitchell dans son classique Why Tax Havens Are a Blessing ).

Camper le débat en ces termes a donné un avantage indéniable aux discours idéologiques dominants à gauche comme à droite et ouvre le débat dans un espace de non-dit, de préconceptions posées en termes conflictuels et oppositionnels. C’est accepter de se battre sur un terrain où les mathématiques d’experts dominent et où le battage statistique est inévitable. En somme, c’est un environnement peu inspirant pour la réflexion sur l’avenir de nos sociétés.

Pris dans cette opposition de principe, il est difficile d’entrevoir une sortie qui sera satisfaisante. On aura beau forcer une législation à s’adapter, à changer de statut et à abandonner les avantages que son statut de paradis fiscal lui procure (encore faut-il que celle-ci trouve une autre source de revenus. Le PIB national de certains paradis fiscaux du Pacifique provient parfois jusqu’à 30% de l’évasion fiscale ), il y aura toujours une autre législation qui prendra la relève, puisqu’il y a une demande pour de tels services. Que ce soit une petite île du Pacifique en manque de revenus, un État ou une province, tout niveau législatif est soumis à la tentation d’attirer les acheteurs de ce marché qui vend de la souveraineté législative. Dans la structure économique et internationale actuellement en vigueur, il sera forcément difficile de lutter contre les paradis fiscaux si, pour ce faire, nous tentons de les convaincre de renoncer à leurs ressources financières.

En revanche, chercher à s’attaquer à la possibilité même de la fuite des capitaux est déjà plus intéressant et potentiellement plus fructueux. Or, le défi n’est pas moins grand qu’avec la lutte contre les autres législations. Non seulement il faudrait détenir un pouvoir considérable pour appliquer la loi, or même si on l’avait, on n’aurait pas pour autant réduit les incitatifs à l’évasion fiscale. Comme nous l’avons dit plus haut, il faut partir du constat que les abus fiscaux sont systémiques et qu’il faut par conséquent corriger le système pour mettre fin aux législations de complaisance. Construire une architecture légale n’ayant pour objectif que de réduire les effets néfastes des paradis fiscaux ne peut, à terme, que résulter en la construction d’un labyrinthe législatif dont il sera de plus en plus difficile de sortir. L’exemple le plus frappant est l’augmentation incessante de la complexité de l’impôt qui créer dans son sillage toute une industrie ayant pour travail de naviguer dans les dédales de la loi pour en tirer le maximum pour ses clients qui paient souvent le prix fort. La complexité législative et fiscale est l’une des principales armes des avocats fiscalistes, qui ont beau jeu de retourner les règles contre les législateurs.

De plus, quel pouvoir voudra vraiment s’affranchir de son statut de paradis fiscal ou, à l’inverse, qui ne sera pas séduit par les charmes de la compétition fiscale? Comme Alain Denault et d’autres nous le disent : les paradis fiscaux ne sont pas seulement des iles paradisiaques et lointaines. Ils se trouvent un peu partout, dans des villes, des régions, des provinces et des États. Aux États-Unis, la lutte contre les législations de complaisance ne veut pas dire s’attaquer aux Iles Caïmans ou à la Suisse, mais bien affronter des adversaires internes comme le Delaware . Jusqu’où retenir le capital si ce n’est pas à l’intérieur du pays? Comment détourner les législateurs de toutes les villes et de tous les États des attraits d’une fiscalité compétitive?

L’alternative binaire bloque une réflexion plus profonde et, selon moi, plus intéressante. C’est là qu’intervient la curiosité philosophique que résume bien Ianik Marcil dans une récente intervention.

« Les réflexions sur les impôts et les taxes ne devraient pas se limiter à des considérations purement techniques. Elles devraient, plutôt, se fonder sur des principes de philosophie politique et économique. »

Il a raison d’affirmer qu’il faut réfléchir à nos principes. Il faut se demander qu’est-ce que l’on échappe si on accepte l’inadéquation entre l’égalité et la liberté. Ne serait-ce pas un projet certes ambitieux, mais fructueux que de chercher à lier ces deux concepts? La réponse pourrait nous apporter sur des chemins intellectuels intéressants. Ce que la philosophie politique et économique peut apporter au débat peut même dépasser les débats sur les principes et prendre part à ce que j’ai appelé le design. Comme j’ai tenté de le montrer avec mes exemples, la question des paradis fiscaux montre qu’il y a des problèmes politiques et économiques qui prennent racine dans la structure sociale, économique, politique et technologique de nos sociétés. Il faut donc s’attaquer aux causes et non aux symptômes. Appliquer notre réflexion de principe aux institutions et les designer de sorte qu’elles réalisent le mieux possible nos convictions.

Pour ce faire, il faut se questionner sur nos principes. Qu’entendons nous quand nous parlons de liberté dans les marchés, dans l’économie, dans le travail? Qu’est-ce que nous voulons comme égalité? Est-ce que nos présentes institutions sont cohérentes avec nos principes et nos valeurs une fois réévalués? Si ce n’est pas le cas, devons nous les transformer, les réformer? Comment?

Bibliographie