Arguments contre le désinvestissement (Deuxième partie)

Voici la seconde partie de ma réflexion sur le désinvestissement (lien vers la première partie). Encore ici, j’utilise les concepts d’Albert Hirschman tiré de son livre Exit, Voice and Loyalty

La stratégie voice
Pour changer les choses par le biais de la finance, la capacité de s’exprimer est importante. Le fait d’avoir des parts dans une entreprise permet de s’exprimer ainsi. La loi donne aux détenteurs de part dans une entreprise un certain droit d’expression dans la gestion de l’organisation. Une part dans une entreprise n’offre pas seulement un droit aux excédents, mais aussi une tribune pour s’exprimer non seulement aux assemblées générales des entreprises, mais dans la sélection des membres du conseil d’administration et conséquemment, une voix dans la planification stratégique et la nomination du PDG. Ce pouvoir n’est pas négligeable et peut être utilisé pour pousser des propositions plus favorables à l’environnement ou à d’autres causes sociales. C’est l’actionnariat engagé.

Il ne faut cependant pas assimiler ce que j’affirme à une défense du pouvoir des actionnaires. Ce serait contraire aux idées (que je partage) que j’ai défendues dans un récent billet sur la nature politique des entreprises. Dans un monde idéal, l’actionnariat engagé serait beaucoup moins efficace ou même inexistant et il n’y aurait que peu ou pas d’entreprise cotées en bourse. L’économie serait peuplé de nombreuses coopératives et diverses formes d’organisations égalitaires. Cependant, dans notre monde réel tel qu’il existe, l’investissement responsable peut permettre d’ouvrir une brèche pour le changement. C’est, en fait, un outil plus efficace que le désinvestissement pour arriver à transiter vers une économie plus verte. Je crois qu’on ne devrait pas laisser transférer une grande proportion des parts des entreprises énergétiques impliquées dans les énergies fossiles aux investisseurs non éthiques. Il faut plutôt pousser les individus et surtout les grands investisseurs institutionnels à avoir une politique d’engagement efficace et pertinente. Autrement dit, l’investissement responsable devrait devenir ce qui est présentement considérer comme l’investissement tout court.

Comment peut se faire cette prise de parole actionnariale? Pour répondre à cette question, je vais devoir me montrer partial et référer au travail de la branche de l’investissement responsable de Desjardins. Rosalie Vendette, conseillère en investissement responsable résume bien les différents « leviers » pouvant être utilisés dans un trop bref billet sur le blogue Coopmoi. En bref, l’actionnariat engagé cherche d’abord à utiliser l’ensemble des pouvoirs que le législateur donne aux actionnaires (pouvoirs ou protections en croissances si on en croit le billet du chercheur Ivan Tchotourian) puis ensuite à utiliser la légitimité qu’offre la propriété des parts pour entrer en dialogue direct (derrière porte close, pour permettre plus de franchise et éviter les pièges de dialogues publicisés ) en vue de changer les politiques où même de rediriger les actions de l’organisation vers des objectifs plus louables. Les exemples présentés par les fonds « éthiques » de Desjardins, en ce qui concerne l’engagement actionnarial montre les effets réels de cette stratégie tout comme les limites.

Conclusion
Je vais conclure par une brève discussion de l’enjeu de l’actionnariat engagé[1]. D’un côté, certains affirmerons que cette stratégie n’a aucun effet réel. Ils lirons le même rapport sur les fonds Desjardins et pointer l’imperfection des actions. Le résultat des dialogues avec Enbridge ou Suncor ne donnent que des actions de façades et des décisions de couverture par les entreprises. Rien qui n’affecte réellement le changement. Selon cette perspective, la plus grande transparence d’Enbridge ou l’engagement pour plus de sécurité pour transport du carburant sur rail de Suncor a la faiblesse fatale de s’inscrire encore dans une politique qui accepte le pétrole comme forme d’énergie. Ce qu’il faudrait, pour eux, c’est un rejet total de la ressource pour une alternative plus verte et durable.

Je crois cependant qu’il est possible de partager le même objectif, c’est-à-dire vouloir une transition rapide de l’industrie de l’énergie vers une le renouvelable et l’écologique, tout en reconnaissant les forces économiques de la demande. Les gens « veulent » encore de cette forme d’énergie. Ils en veulent encore pour plusieurs raisons : le transport est encore très dépendant de cette source d’énergie, l’agriculture aussi, etc. Certes, il y a des transformations dans ces domaines comme je l’ai évoqué plus tôt, mais tant qu’il y aura demande, il y aura production. Autrement dit, tant qu’il y aura de l’argent à faire avec du pétrole, il y aura des entrepreneurs qui tenterons d’en tirer profit. Si ce ne sont pas les entreprises côtés en bourse, ce sera d’autres acteurs. L’investisseur éthique, à ce titre, n’a qu’accès à un petit pouvoir, celui de pousser les entreprises à écouter des discours alternatifs, peut-être même des discours qui encouragent la transformation d’une entreprise énergétique basé sur le pétrole en entreprise basé sur l’énergie solaire ou éolienne. Il y a de plus en plus d’entreprises énergétiques qui investissent dans les nouvelles sources d’énergies. Ils le font notamment, parce qu’ils veulent se prémunir contre les transformations qui pourraient arriver plus tôt que tard. Ne faut-il donc pas une bonne chose que de pousser les entreprises à accélérer cette transition? Ne faudrait-il pas peser dans le vote pour un PDG ou un CA plus favorable à ce genre de projets?

Il est évident que la stratégie de la prise de parole est peu, voire pas efficace si elle est faite en vase clos. Seul, cependant, ce pouvoir est assez inefficace ou du moins limité, mais en conjonction avec d’autres acteurs sociaux (les groupes citoyens, les municipalités, d’autres entreprises, une communauté scientifique active et mobilisée par le biais notamment de la communication des résultats scientifiques, etc.) ce pouvoir peut être fort. Il est cependant nécessaire que cette stratégie soit envisagée comme une partie d’un arsenal plus grand de lutte. Isolée, cette stratégie est au mieux peu efficace. Pour qu’elle ait une réelle efficacité, elle doit se faire en collaboration avec d’autres acteurs de la société civile. Il faut y joindre des campagnes de sensibilisation pour parvenir à changer les comportements de consommations (moins consommer de pétrole) et de vote (voter pour des partis et des candidats plus engagés dans la lutte pour l’environnement). C’est seulement ainsi que des gains seront possibles.

Toute lutte étant égale par ailleurs, le désinvestissement n’est donc pas une stratégie très efficace. Certes, elle sensibilise et permet d’investir prudemment, mais elle n’aide pas les autres acteurs sociaux à pousser pour un changement, une transition. L’investissement responsable n’est pas non plus la panacée, mais bien un outil parmi d’autres pour tenter de faire changer les choses. Pour changer les choses via l’investissement, il pourrait aussi être utile de regarder du côté de l’investissement d’impact ou même des placements servant à financer directement des projets environnementaux. Il n’est pas aisé pour un investisseur aisé ou surtout pour un investisseur institutionnel d’avoir un portefeuille diversifié sans toucher aux énergies fossiles, mais pour l’investisseur moyen, il y a des alternatives comme Copower ou Impak Finance (dont j’ai déjà parlé dans un autre billet). C’est cela dit l’affaire d’une autre réflexion.

En conclusion : qu’il doit clair que je me réjouis de voir se développer cette conscience pour l’environnement et que les citoyens cherchent des moyens d’agir pour s’attaquer à de défi majeur du siècle qui commence. Cependant, je crois important de ne pas faire dans l’angélisme. Cette lutte est trop importante pour que les efforts soient monopolisés dans des stratégies peu efficaces. C’est une lutte qu’il faut remporter!

  1. [1]Actionnariat engagé qui peut se faire par le biais de fonds éthiques par les individus et de nombreuses manières par les investisseurs institutionnels.