Coopérativisme numérique

Une chose amusante est apparue dans mon radar web récemment. Il semblerait qu’un petit mouvement d’investisseur militant se soit lancé dans le projet ambitieux d’explorer la possibilité de transformer Twitter en coopérative. Autrement dit, certains investisseurs activistes planifient proposer à la prochaine assemblée des actionnaires une motion visant à pousser l’organisation à entreprendre les démarches pour changer de forme de propriété. L’idée est fascinante, quoique sa fin est malheureusement prévisible. En fait, malgré mon manque d’optimiste je crois que l’initiative soulève une question intéressante : quelle forme devrait avoir les plateformes numériques que nous utilisons de plus en plus?

La forme qui semble se développer le plus rapidement est la plateforme privée financée par capital de risque. Cependant, comme j’en parle ici souvent pour le monde des entreprises plus traditionnelles, il est faux de croire qu’il n’y a qu’une option légitime en ce qui concerne la propriété des entreprises. Cependant, je n’avais jamais pensé à la coopérative pour ce genre de firmes. Cependant, maintenant que j’y pense, ça semble à la fois allé de soi et clairement cohérent avec mes autres positions.

Je crois que ma découverte de ce qui est déjà appelé le coopératisme de plateforme est un bon exemple du genre d’expérience qu’un chercheur peut avoir lorsqu’il découvre quelque chose qu’il aurait dû connaître bien avant. Peut-être avais-je même déjà vu passer ça quelque part, mais c’est seulement aujourd’hui que je prends conscience des convergences qu’il y a entre mes intérêts et ce domaine tout nouveau de la recherche sur les coopératives. Le coopératisme de plateforme est une idée qui a émergé dans les dernières années et qui souffre encore d’un sympathique (mais parfois exagéré) excès d’enthousiasme de par ses promoteurs (il n’y a qu’à lire un texte qui annonce que ce courant est la solution aux problèmes causés par la transformation de la consommation par le numérique pour le voir). Elle défend l’idée qu’il serait nécessaire de distribuer le pouvoir sur ses plateformes aux utilisateurs et non seulement aux propriétaires fondateurs. À terme, le projet participe de l’ambition plus grande de démocratiser les algorithmes et même l’intelligence artificielle. Cela soulève évidemment plusieurs problèmes, mais m’inspire, car c’est une réponse intéressante au défi lancé par la transformation du travail qui ne mise pas que sur l’État pour réaliser ses ambitions.

Pourquoi suis-je assez sensible à cette idée? Je crois qu’un exemple suffira à bien présenter le point. Pensons à l’investisseur médiatique Alexandre Taillefer qui a fameusement lancé l’idée qu’il faudrait un Amazon, un YouTube, Facebook ou un Uber québécois. Pour lui, c’est une nécessité sans quoi nous serions « condamnés » à voir nos capitaux s’envoler vers la Silicon Valley. Il n’a pas tors de voir que ces plateformes font partir à l’étranger des capitaux importants. Je ne sais cependant pas s’il pense à la perte de contrôle que les individus perdent aussi à se soumettre à des logiciels et des algorithmes qui sont gouvernés par quelques ingénieurs lointains. C’est à ce double problème que cherche à répondre le coopérativisme de plateforme. Une plateforme transformée en coopérative permettrait au pouvoir d’être distribué et aux capitaux de ne pas être aspiré à l’étranger, mais d’être partagé entre les utilisateurs. Il semble qu’Alexandre Taillefer devrait favoriser ce projet de coopérative de plateforme s’il voulait réellement en arriver à ses fins (de la même manière que celles et ceux qui s’opposent à la perte des « fleurons québécois » devraient vouloir transformer ces entreprises en coopératives).

Il y a évidemment un très grand nombre de problèmes et de difficultés qu’il est nécessaire de comprendre et de surmonter pour pouvoir réellement jouir des fruits de cette forme de coopératisme, notamment le financement, l’échelle et la gouvernance. Comment financer ces nouvelles initiatives? Comment tenir à jour et même développer la technologie tout en distribuant les recettes plus égalitairement? Comment distribuer le pouvoir et les responsabilités sur ces plateformes? Comment peut-on garder la force délibérative d’une rencontre en face avec des outils internet? Les questions sont nombreuses et les réponses parfois mêlées d’un optimisme immodéré sont des invitations à la prudence. Cependant, malgré ces difficultés et l’excès d’enthousiasme de certains promoteurs, je dois avouer vouloir en découvrir plus tout en restant vigilant. C’est pourquoi j’espère trouver le temps pour rédiger quelques billets exploratoires sur la question.

J’en profite pour attirer votre attention sur la série de conférences sur le sujet qui aura lieu à la fin du mois à Transformer Montréal : Réorganiser et démocratiser notre économie.