Un républicain à la caisse de Kildare (suite)

La perspective républicaine
Suivant mon précédent billet sur l’affaire Kildare, j’ai évoqué que je l’interpréterais d’un point de vue républicain. L’objet de ce billet est donc de présenter les réflexions d’un républicain sur cette affaire. En d’autres mots : que dirait un républicain sur l’affaire de la caisse de Kildare? En bref : il applaudirait l’initiative citoyenne et chercherait à réformer les structures de Desjardins pour les rendre réellement démocratiques.

Premièrement, il saluerait l’initiative des membres contestataires. Il reconnaîtrait sans doute dans un premier temps le sentiment d’insatisfaction exprimé par les membres de la caisse de Kildare face aux décisions prises par le conseil d’administration et applaudirait les moyens démocratiques pris par les membres. Le républicanisme, notamment celui de Pettit, prenant la forme d’une démocratie de contestation, fait de cette pratique une arme importante de son arsenal politique. Un républicain verrait donc, dans d’absence de moyen efficace de contestation des décisions que les membres subissent, une forme importante de domination. Cette dernière apparaît d’autant plus flagrante que dans ce cas, le C.A. de la caisse avait l’aide et le support du Mouvement Desjardins. Aucun dispositif pouvant permettre aux membres insatisfaits de se faire entendre de manière efficace n’était disponible. Même l’assemble générale extraordinaire, outil mobilisé par les membres contestataires, n’a clairement pas joué le rôle d’espace de délibération et d’expression et de contestation des décisions qui aurait dû lui être dévolu. Sa structure et son fonctionnement n’ont que très difficilement permis une petite dose d’expression. Comme le dit Martin Malo, il est difficile de se mobiliser quand on a un emploi, une famille et peu de temps. En théorie, Desjardins possède des institutions démocratiques, mais celles-ci sont inefficaces au sens où elles ne permettent pas efficacement aux membres de se faire entendre. M. Désautels, représentant de la très haute direction du Mouvement, défend la démocratie de Desjardins, comme je l’ai indiqué dans le précédent billet, en ne faisant référence qu’à la légitimité du conseil d’administration et à la capacité prétendue de celui-ci à refléter les intérêts des membres. Cette conception qui reproduit les régimes représentatif comporte des inconvénient. Comme l’a montré Bernard Manin, l’élection contient un principe aristocratique qui est, pour le moins, problématique. Est-ce qu’un système ou quelques élus peu redevables tentent de réaliser les intérêts imaginés d’une vaste majorité sans que ceux-ci ait formellement des outils de contestation peut vraiment être décrit comme démocratique? La question soulève des enjeux légitimes et il y a un besoin de les approfondir, notamment la place de l’expertise dans les démocratie. Cependant, pour représenter convenablement les intérêts des membres, il est nécessaire d’avoir une conception plus profonde de la démocratie. C’est pourquoi, un républicain favoriserait une conception plus profonde de la démocratie. Le membre d’une caisse ne doit pas être libre qu’une fois à chaque élection, mais bien être doté d’outils capables de faire en sorte qu’il soit entendu à tout moment.

Dans un deuxième temps, il comprendrait dans les raisons l’échec de la tentative de l’Action Coalition pour notre Caisse Desjardins (ACCD) dans les obstacles nombreux que Martin Malo et Marc-André Houle ont affrontés un deni institutionnel de cette contestation. Comme je l’ai présenté dans le précédent billet, l’ensemble de la querelle a tourné autour du blocage qu’ont subit les citoyens lors de leur tentative d’expression. Ce n’est pas que leur proposition a échoué, mais que le processus qui a causé ce résultat fut paralysé par des obstacles institutionnels non démocratiques. En effet, l’article de M. Houle ne portait pas sur l’enjeu de la fermeture des points de service, mais bien sûr la difficulté que lui et ses collègues ont eue à exprimer leurs idées, à contester les décisions du conseil d’administration. Un républicain peut que partager la frustration causée par cette triste affaire.

Dans un troisième temps, il se questionnerait sur la représentativité des élus du conseil d’administration et sur leur rapport avec les membres de la caisse. Pourquoi n’ont-ils pas, en amont des décisions controversées de fermeture de points de service, consulté les membres, exposé les avantages de ce choix? Ils ont, certes, une légitimité démocratique venant de leur élection, mais cela n’est pas suffisant pour légitimer une décision. Pour un républicain, la légitimité émerge de plusieurs autres sources dont la contestation. L’élection n’est clairement la source unique et nécessaire du républicanisme. Philip Pettit a même quelques résistances face à l’élection. Il préfère dépolitiser certains lieux de pouvoir pour l’immuniser contre les aléas de l’élection. D’autres préfèrent réfléchir à d’autres modes de sélection des dirigeants, comme par exemple le tirage au sort . L’élection est un moyen légitime et démocratique de donner une légitimité aux représentants (quoi qu’il y a d’autres modes qui le seraient peut-être plus, voir les billets Bernard sur le sujet (1) (2)), mais ce n’est pas le seul. Un républicain se poserait plutôt la question à savoir si l’élection est vraiment efficace pour représenter les intérêts des membres. Surtout en voyant le peu de participation aux assemblées générales électives.

Dans un quatrième temps, un républicain verrait dans l’effort déployé par les membres de l’ACCD une forme de patriotisme qu’il ne pourrait que saluer. Qui montre autant de passion pour les actions d’une autre banque? Est-ce qu’il y a eu une mobilisation aussi notable après les révélations troublantes des liens douteux qu’entretiennent les grandes banques canadiennes suite à la publication des recherches d’Alain Deneault ? Non. Il n’y a pas d’associations de membres aussi mobilisées que chez Desjardins, motivé par la défense des valeurs qui sont les leurs. Desjardins permet cette mobilisation, mais il faut aussi reconnaître que celle-ci est fondamentale à la survie de l’esprit coopératif. Il est impératif que Desjardins accepte que le coopératisme ne puisse survivre longtemps en l’absence de vertus civiques, c’est-à-dire des traits de caractère permettant à l’organisation de survivre. Si le réseau des caisses décourage le type d’engagement que les membres de l’ACCD ont déployé, alors on peut se demander comment subsistera l’idéal démocratique du Mouvement. Inversement, il est raisonnable d’imaginer que la démocratie de Desjardins, si elle était structurée de manière efficace, pourrait participer à l’éducation démocratique au Québec et permettre le développement des vertus nécessaire à la survie de la démocratie politique (elle-même particulièrement en danger).

Les réformes institutionnelles
Plusieurs réformes institutionnelles seraient nécessaires pour réellement démocratiser Desjardins. Nous en avons déjà évoqué quelques-unes, mais résumons :
– Donner aux membres des outils institutionnels efficaces pour contester les décisions. Conséquemment, il est aussi nécessaire de prémunir les membres contre une forme de coalition du conseil d’administration et du Mouvement Desjardins lui-même contre eux.
– Rendre réellement démocratique le processus électoral en réformant les processus de sélection des dirigeants.

Conclusion

Le cas de cette querelle à la caisse de Kildare, par son exemplarité, permet de réfléchir sur la démocratie au coeur de Desjardins. Il permet aussi de montrer que Desjardins a le potentiel, contrairement aux entreprises privées traditionnelles, d’être réellement démocratique, mais que, pour le moment, elle n’atteint pas encore ni dans la pratique, ni dans la théorie, les idéaux exigeants d’une réelle démocratie. Si on veut voir Desjardins comme une institution démocratique, il faut aussi comprendre qu’en son sein s’opposeront des conceptions différentes des moyens et des fins que doit poursuivre la caisse. C’est le propre de la démocratie que de permettre la diversité des opinions de s’exprimer dans une structure.

C’est pourquoi un républicain, au sens où nous l’avons décrit dans ce blogue, serait plutôt préoccupé par les procédures démocratiques déficientes que par le résultat de cette affaire à Kildare. Cependant, il ne faudrait pas non plus aller jusqu’à dire que l’échec de la tentative de destitution par les individus est la preuve indubitable qu’il n’y a pas de démocratie chez Desjardins. Il faudrait plutôt dire que l’âme de Desjardins est encore démocratique et coopérative, mais qu’elle est prise dans un carcan corrompu qui, comme dans les cas de nos États, a besoin d’un peu de recherche et de renouvellement pour vraiment se rapprocher des idéaux qu’elle prétend incarner (un peu comme je dis dans mon article du Devoir).

D’autres enjeux restent cependant en suspend tel que le coût de la démocratie, la forme qu’elle doit prendre, les structures de la fédération, etc. Ce sont des questions fascinantes et importantes que nous discuterons une autre fois.

Bibliographe