Arguments contre le désinvestissement (Première partie)

Est-il éthique d’avoir de son épargne dans des industries nuisant à l’environnement, notamment l’industrie pétrolière? Voilà la question dont je propose ici une brève exploration. Comme le titre l’indique, je vais essayer de laisser une place aux arguments critiques du désinvestissement, ne serait-ce que pour les exprimer dans un espace médiatique où le succès de cette campagne est très présent. Pour accompagner la discussion des propositions que je vais esquisser vers la fin, je vais faire appel au concepts important d’exit et de voice tiré du livre majeur d’Albert Hirschman Exit, Voice and Loyalty . Je dois dire avant tout que je me réjouis de ce succès et surtout du fait que l’on peut légitimement croire que c’est signe porteur d’espoir pour celles et ceux qui, comme moi, veulent s’attaquer au réchauffement climatique.

Les campagnes de désinvestissement des énergies fossiles ont le vent dans les voiles. De plus en plus les citoyens comme les investisseurs institutionnels cherchent à se défaire d’investissement touchant les énergies fossiles. Comme le dit Karel Mayrand, directeur général pour le Québec à la Fondation David Suzuki dans un article du Devoir : « De nombreux investisseurs institutionnels, je pense à celui de la Californie et à ceux des grandes universités américaines, ont amorcé leur désinvestissement du pétrole. Même la Fondation Rockefeller fait partie du mouvement. Au total, depuis le début du mouvement, on estime que les actifs qui sont sortis du pétrole avoisinent 5500 milliards de dollars. » On ne peut pas passer non plus sous silence l’engouement pour la campagne « Mon REER sans pétrole » de la Caisse d’Économie Solidaire Desjardins. Il semble important d’explorer les arguments et les raisons de ce genre d’action[1]

L’argument économique ou de sécurité à long terme
L’un des arguments forts utilisés pour justifier le désinvestissement est un constat de risque. En effet, il existe un risque de chute surprise et rapide de l’industrie pétrolière. Cette chute pourrait être entre autres causée par une diminution importante de la consommation. Diminution causée soit par des politiques publiques favorables à l’environnement (ce que je souhaite ardemment) soit par une prise de conscience claire par les citoyens, soit par une croissance efficace du transport électrique et des voitures intelligentes. Ne pas avoir d’investissement dans le pétrole à ce sens revient à ne pas se lier à une industrie qui pourrait s’effondrer.

Cet argument n’est donc pas un argument que l’on pourrait qualifier d’éthique, mais plutôt de stratégique. Autrement dit, on ne veut pas avoir de placements dans les énergies fossiles pour ne pas perdre beaucoup quand une crise arrivera (si elle arrive). Il en est de même pour l’investissement dit thématique, c’est-à-dire l’investissement qui ne vise qu’un secteur particulier (par exemple les énergies vertes). En effet, une forme de l’investissement responsable se présente comme le fait de n’investir que dans des types d’entreprises respectant des critères particuliers, comme les énergies vertes. Ce n’est pas une mauvaise stratégie, mais un choix moins accessible aux investisseurs institutionnels cherchant à avoir un portefeuille diversifié sur une large gamme d’industries et de placements.

L’argument économique est valable en soi, pour sa nature stratégique et de gestion de risque, cependant, je serais surpris que ce soit l’argument final pour la majorité des investisseurs s’intéressant au désinvestissement, autant individuel qu’institutionnel. La stratégie marketing de cette campagne et même des produits éthiques (comme le REER sans pétrole) dépasse la pure stratégie et se présente comme étant une action concrète pour l’environnement, un choix éthique, au même titre que d’acheter bio ou local.

L’argument « moral »
Des gens veulent se défaire du lien avec l’industrie des énergies fossiles pour ne pas avoir les mains sales, ne pas être personnellement lié d’une quelconque manière avec l’extraction d’une énergie qui fait autant de dommage à l’environnement. C’est un argument légitime pour le désinvestissement, mais que je ne partage pas. Cependant, le reste de mon texte ne visera pas à le réfuter. En fait, la perspective qui est la mienne, c’est-à-dire une perspective qui cherche à réellement changer les choses, ne peut se satisfaire d’une perspective qui ne vise pas de mettre en place un chemin de transition. Tout un débat pourrait se faire sur ce point, mais réservons-le pour une autre occasion. Ce n’est pas le propos de ce billet.

L’argument de la sensibilisation
Un autre argument pourrait être de nature publicitaire et marketing, c’est-à-dire que la fin recherchée ne serait pas le désinvestissement en soi, mais la sensibilisation au réchauffement climatique. Faire la promotion du désinvestissement serait offrir une variante du discours contre les énergies fossiles. Si c’est le cas, je crois qu’il n’est pas problématique d’affirmer que c’est un succès. Les médias parlent de cette campagne et les citoyens commencent à chercher des moyens de désinvestir. Certaines institutions poussés par les campagnes de désinvestissement ont adopté des pratiques plus respectueuses de l’environnement et on peut espérer qu’elles adoptent une pratique d’investissement plus responsable. Cependant, il ne faudrait pas croire que le désinvestissement lui-même a un effet positif.

Cependant, plusieurs pensent que le désinvestissement a un effet concret et réel sur l’industrie des énergies fossiles. Voilà ce que j’aimerais explorer ici. En fait, je vais commencer par explorer l’argument contre le désinvestissement et conclure par des propositions concrètes pouvant s’inscrire dans un projet de lutte pour la transition énergétique vers les énergies vertes.

Désinvestir pour affecter l’industrie des énergies fossiles : l’argument contre le boycott
Pour commencer, il est important de comprendre qu’une part d’entreprise, un produit de placement, n’est pas une marchandise comme les autres. Même si c’est une stratégie marketing efficace que de s’inscrire dans le sillon des campagnes de boycott de produits de consommation, le désinvestissement fait fausse route s’il pense que de ne pas acheter des parts d’une entreprise pétrolière revient à envoyer le même message que de ne pas faire le plein dans une voiture (ou de consommer n’importe quel autre produit fait à base de pétrole (and it’s over 9000!!!!)). Se défaire de ses parts dans une entreprise pétrolière ou simplement de ne pas s’en procurer, n’envoie pas le même signal que le fait de ne pas se procurer un produit de consommation fait par une entreprise aux pratiques douteuses (comme un vêtement fait dans un sweatshop). Ne pas se procurer un vêtement de la sorte affecte les revenus de l’entreprise, la demande pour ledit produit. L’offre et la demande fonctionnent de manière différente sur les marchés boursiers. Ne pas se procurer une part d’une entreprise ne fait qu’affecter à la baisse la valeur des parts en circulation, mais n’affecte en rien la rentabilité de l’entreprise. Ce bas prix peux alors rendre l’action plus attrayante pour d’autres investisseurs ayant moins de critères éthiques. C’est le cas surtout si l’entreprise en question est rentable (ce qui est (malheureusement?) encore le cas pour cette industrie). En effet, si la demande pour son produit est toujours là et que ses ventes se portent bien, l’action offrira toujours le même rendement (dividende par exemple). Même si vous faites descendre la valeur des parts en motivant un grand nombre d’investisseurs de désinvestir, vous ne faites que rendre les parts plus attrayantes pour les investisseurs moins éthiques. Notamment, parce que le rendement de la part est lié à l’activité réelle de l’entreprise, dans notre cas la vente d’énergie fossile. En fait, l’un des effets que pourrait avoir le désinvestissement des énergies fossiles est de transférer la propriété des parts d’entreprises engagées dans l’industrie des énergies fossiles des investisseurs engagés vers ceux qui n’ont pas particulièrement envie d’engager leurs valeurs dans leurs actions.

Si l’objectif est d’avoir un effet concret sur l’industrie des énergies fossiles, c’est probablement une mauvaise stratégie et de l’énergie mal investie. C’est une mauvaise stratégie surtout si cette action dédouane les individus d’autres actions qui pourraient être plus efficaces pour atteindre le but recherché : lutte aux réchauffements climatiques par la diminution de la dépendance aux énergies fossiles. Pourquoi? Parce que le boycott n’a pas le même effet dans le marché des biens de consommation que dans celui des produits de placement.

Je voudrais seulement reformuler en d’autres termes (techniques cette fois) la raison pour laquelle je crois l’échec de cette stratégie. Elle échoue, parce que le moyen n’est pas arrimé à la bonne fin. La stratégie du boycott est une stratégie d’exit ou de défection, c’est-à-dire une stratégie qui veut envoyer un message en se désaffiliant de l’activité. Celle-ci peut être efficace dans le domaine de la consommation ou dans les organisations où le membership ou la clientèle est important, car l’affiliation est importante et recherchée par l’organisation visée par cette action. Cependant, elle échoue dans le domaine financier[2]. Se prévaloir de son pouvoir d’exit, c’est-à-dire de se défaire de son lien avec une industrie en vendant des parts où en investissant ailleurs n’a pas d’effet sur l’entreprise. Qu’est-ce qui a un effet? La demande du produit et la prise de parole (voice pour prendre le terme technique). La demande n’est pas un enjeu de nature financière, mais bien lié à l’action individuelle, citoyenne et un enjeu de politique publique (le moyen que je préfère pour changer les choses, mais qui pour le moment semble assez bloqué ou du moins lent). Il reste pour, pour avoir un effet sur l’industrie des énergies fossiles par le biais financier la stratégie : voice.

La suite ici!

  1. [1]. Cela dit, mon questionnement va se concentrer principalement sur les investisseurs institutionnels. Celui-ci a un besoin plus grand de diversification que l’investisseur individuel. Le placement sans pétrole peut se concentrer sur quelques produits comme les énergies vertes sans avoir trop besoin de diversification. Il me semble bien d’offrir du financement à des projets verts. Cependant, mon propos reste pertinent concernant l’actionnariat engagé.
  2. [2]On pourrait me rétorquer que la valeur des parts est importante pour les firmes (que ce soit en lien avec la rémunération pour le PDG ou le financement de nouveaux projets) et que le désinvestissement peut avoir un effet pour cette raison. C’est tout un débat, mais je crois qu’au lieu de répondre en pointant les moyens de financement alternatifs pour l’entreprise, je ne répéterais que l’effet égalisateur de la valeur des parts par les investisseurs moins éthiques qui pourrait être incité à acheter les parts avec le rabais que crée le désinvestissement.