Le manque de participation

Nous arrivons à la saison des assemblées générales de caisse Desjardins. C’est un moment important pour ceux qui s’engagent dans cette institution démocratique, mais un moment aussi délaissé par une grande partie des membres et des gens défendant par ailleurs la démocratie économique. J’encourage mes lectrices et lecteurs à assister à leurs assemblées (on trouvera ici la liste des événements).

Cependant, malgré l’importance du moment, seulement une infime partie des membres des caisses se présenteront aux assemblées pour élire leurs représentants, voter la distribution des excédents et donner les orientations générales pour le conseil d’administration. Les causes sont multiples, événement ennuyant, faible impact des décisions, options décidées d’avance, etc. Ces éléments, et d’autres, nuisent à la participation et rendent le processus démocratique problématique.

Une faible participation

Un flot constant de critiques se font à l’égard de Desjardins l’accusant de n’être qu’une banque comme les autres. J’ai déjà répondu à ce genre d’accusation, mais ne prenons que la critique selon laquelle Desjardins n’est plus une coopérative, parce qu’elle n’est plus à l’écoute de ses membres. Cela, notamment, parce que les mécanismes démocratiques ne permettent pas aux membres de réellement s’exprimer. Autrement dit, soulevons quelques problèmes du manque de participation, soit le faible potentiel délibératif, la faible légitimité et le risque de noyautage.

La démocratie requiert une certaine participation de ses membres, que ce soit pour profiter de la force épistémique de la délibération ou simplement pour donner une légitimité aux décisions. Or, une faible participation empêche la délibération de donner ses fruits et affaiblit la légitimité des décisions. Ce ne sont plus l’ensemble des points de vue qui sont exprimés, mais simplement une minorité, souvent ceux de certains groupes minoritaires, mais plus disponibles ou intéressés. Ce pouvoir que la faible participation octroie aux minorités est problématique et érode la légitimité démocratique. Le pouvoir de petits groupes peut aussi laisser la porte ouverte à une minorité particulièrement mobilisée par un enjeu particulier de saisir le pouvoir en noyautant. Je ne veux pas dire qu’une minorité mobilisée ne peut pas produire de bonnes propositions, mais ce n’est pas une conséquence nécessaire de ce genre de groupe et il semble que l’objectif soit de produire les meilleures décisions. Ce genre de décision requiert délibération démocratique et légitimité démocratique.

La faible participation dans les instances de Desjardins n’est pas un phénomène isolé dans le domaine. C’est un problème présent dans la grande majorité des institutions financières démocratiques .

Deux stratégies

Il y a deux stratégies qu’on peut utiliser pour lutter contre ce problème. L’une de ses stratégies consiste à encourager les membres à se rendre à cet événement. C’est en quelque sorte une stratégie moralisatrice où on fait fi des incitatifs qui structurent la vie des individus pour faire appel à leur vertus. Selon cette idée, il ne faudrait pas changer les structures démocratiques. Cela risquerait d’enlever aux membres le pouvoir formel des membres que de s’impliquer. Il faudrait plutôt rendre les assemblées plus attrayantes, faire appel à un certain patriotisme institutionnel des membres, investir plus de ressources dans ce processus. Laisser un plus grand espace à la discussion serait aussi un élément important de cette stratégie tout comme une meilleure distribution de l’information. Un membre ne peut pas faire un choix éclairé s’il reçoit l’information peu avant l’assemblée et ne peut se prononcer que sur les propositions du CA.

Or, il semble que ce soit une option difficile et couteuse (et les coûts dans une coopérative financière ne sont pas distribuer comme dans un État). Les assemblées ne peuvent pas devenir particulièrement divertissantes. Nous parlons d’une institution financière tout de même. Ensuite, il faut noter que non seulement les membres n’usent pas, dans la pratique, de leur droit de vote, mais l’énorme taille qu’ont les caisses rend cela impossible. Il est impensable qu’une quantité de membres qui rendrait les décisions légitimes se rencontre en même temps. Même si nous voulions qu’une réelle démocratie ait lieu, elle serait impossible. Il y a le vote en ligne qui reste une option, mais la difficulté avec cette option est la perte de l’aspect délibératif et informé de la décision. Dans ces deux cas, le pouvoir reviendrait probablement dans les mains de petits groupes informés, motivés et disponibles qui n’ont peut-être pas l’intérêt de tous en tête, mais leur intérêt personnel.

Alors, quoi faire?

L’autre stratégie consiste à réformer les structures démocratiques en prenant en compte le fait que nous ne voulons pas donner aux membres qu’un pouvoir formel, mais idéalement un pouvoir effectif, réel. Ce faisant, cette stratégie mise sur le conseil d’administration, l’instance réellement délibérative ayant un réel pouvoir. L’idée serait de rendre son accès plus ouvert, plus transparent et plus représentatif.

Comment? J’y reviendrai dans un autre billet, mais pour le scoop : il sera question de limite de mandat, de tirage au sort, etc.

L’enjeu de la ristourne

Desjardins est en transformation. La coopérative financière a depuis peu un nouveau PDG, Guy Cormier, qui s’est dès le début donné un mandat ambitieux que l’institution redevienne « première » dans le coeur des Québécois. Il entrevoit son mandat comme un retour aux sources, aux valeurs fondamentales de la coopérative. Il affirmait lors de son élection : « Desjardins a déjà été premier dans le coeur des gens, je veux qu’il le redevienne. » Ce n’est pas une petite affaire, car il semble indiquer un désir de redonner une image de Desjardins comme une institution pas seulement centrée sur le rendement financier, mais, dit-il, « l’argent doit être au service des membres et des communautés, et jamais le contraire ».

Le projet est ambitieux et requiert de nombreuses transformations. Pensons entre autres à la réforme des structures démocratiques et la distribution de la ristourne; deux enjeux intimement liés dont je ne vais discuter que partiellement aujourd’hui. Ne pouvant démêler ristourne des enjeux démocratiques et politiques, je vais essayer de résumer mon propos à une présentation succincte de la nature de la ristourne et de ses conséquences.

Dans un récent article incluant une entrevue vidéo, il est question de changer la manière de distribuer les excédents de l’organisation coopérative. Ce n’est pas la première fois que la ristourne est un enjeu de discussion. Quelques années avant, il était question d’explorer ce qu’il fallait préférer entre la ristourne individuelle et la ristourne collective. Encore une fois, l’enjeu refait surface, mais sous une nouvelle forme. C’est cette dernière forme que nous explorerons, car, comme le dit M. Cormier : « Tout est sur la table. »

Qu’est-ce qu’une ristourne?

La réponse à la question : « Qu’est-ce qu’une ristourne? » peut sembler évidente. C’est un retour en argent direct de la part de la coopérative au membre. Dans cette entrevue, Gérald Fillion exprime clairement ce point. Cependant, c’est une perspective assez réductrice qui ne permet pas de saisir son objet. La ristourne, c’est non seulement ce retour en argent, mais aussi les choix stratégiques, politiques et sociaux.

Desjardins, comme le dit bien M. Cormier, doit servir ses membres et les intérêts des membres ne sont pas seulement le retour direct en argent, ce qu’on appelle la ristourne individuelle, mais bien d’autres choses. Certains membres dans les régions préfèrent peut-être moins recevoir d’argent, mais veulent garder leurs points de services. D’autres veulent mettre en communs petits retours individuels pour en faire profiter les organismes des quartiers. On pourrait aussi considérer la structure des prix ou la qualité des produits comme une forme de ristourne ou même le choix des différents bureaux de l’institution comme une forme de retour aux membres. Les variantes sont nombreuses et diverses. Il serait possible que Desjardins arrête de ristourner directement aux membres pour favoriser l’amélioration du service ou le support de projets risqués dans la communauté. On comprendra donc qu’il y a déjà une grande diversité dans la distribution de la ristourne par Desjardins et que le chiffre de la ristourne individuelle ne montre pas clairement l’impact de la redistribution faite par Desjardins (et j’oserais ajouter que la communication de Desjardins sur le sujet a encore du chemin à faire).

S’ajoute à cette variété un enjeu de distribution. Considérant que chaque membre a le même poids formel dans l’organisation, on pourrait s’imaginer que la ristourne devrait être distribuée également entre chaque membre. Or, Desjardins en tant que coopérative financière peut aussi chercher à récompenser les membres au prorata de leur utilisation des services. Cette autre distribution est radicalement différente de la première. Ajoutons à cela les variantes que nous avons évoquées dans le paragraphe précédent et nous faisons face à un réseau complexe d’options parfois contradictoires. C’est l’aspect politique de la ristourne.

L’enjeu démocratique de la ristourne

C’est cette hétérogénéité des intérêts avec lesquels doit interagir Desjardins qui en fait une institution fondamentalement différente. Comme je le dis souvent, Desjardins n’est pas une banque. Sa structure fondamentale force l’organisation à suivre d’autres intérêts que la maximisation du profit pour l’actionnaire. Desjardins n’a pas qu’un intérêt à satisfaire, mais une multitude d’intérêts peu homogène et souvent contradictoire. C’est pourquoi il semble nécessaire d’avoir une démocratie vigoureuse au sein de l’organisation. C’est peut-être aussi pourquoi les médias sont si sévère avec Desjardins. Ils sont conscients que les membres ont des attentes plus grandes envers Desjardins qu’envers les banques, car Desjardins est constitutivement tourné vers d’autres intérêts. Il faut cependant que les membres s’engagent dans cette structure et que réciproquement l’organisation offre des outils démocratiques efficaces (j’en ai déjà parlé ici). C’est d’autant plus nécessaire que M. Cormier évoque l’importance de remettre le membre au coeur de la préoccupation de Desjardins, de retrouver la raison d’être profonde de la coopérative financière et de répondre à celles et ceux qui croient que Desjardins n’est qu’une institution financière comme les autres.

Arguments contre le désinvestissement (Deuxième partie)

Voici la seconde partie de ma réflexion sur le désinvestissement (lien vers la première partie). Encore ici, j’utilise les concepts d’Albert Hirschman tiré de son livre Exit, Voice and Loyalty

La stratégie voice
Pour changer les choses par le biais de la finance, la capacité de s’exprimer est importante. Le fait d’avoir des parts dans une entreprise permet de s’exprimer ainsi. La loi donne aux détenteurs de part dans une entreprise un certain droit d’expression dans la gestion de l’organisation. Une part dans une entreprise n’offre pas seulement un droit aux excédents, mais aussi une tribune pour s’exprimer non seulement aux assemblées générales des entreprises, mais dans la sélection des membres du conseil d’administration et conséquemment, une voix dans la planification stratégique et la nomination du PDG. Ce pouvoir n’est pas négligeable et peut être utilisé pour pousser des propositions plus favorables à l’environnement ou à d’autres causes sociales. C’est l’actionnariat engagé.

Il ne faut cependant pas assimiler ce que j’affirme à une défense du pouvoir des actionnaires. Ce serait contraire aux idées (que je partage) que j’ai défendues dans un récent billet sur la nature politique des entreprises. Dans un monde idéal, l’actionnariat engagé serait beaucoup moins efficace ou même inexistant et il n’y aurait que peu ou pas d’entreprise cotées en bourse. L’économie serait peuplé de nombreuses coopératives et diverses formes d’organisations égalitaires. Cependant, dans notre monde réel tel qu’il existe, l’investissement responsable peut permettre d’ouvrir une brèche pour le changement. C’est, en fait, un outil plus efficace que le désinvestissement pour arriver à transiter vers une économie plus verte. Je crois qu’on ne devrait pas laisser transférer une grande proportion des parts des entreprises énergétiques impliquées dans les énergies fossiles aux investisseurs non éthiques. Il faut plutôt pousser les individus et surtout les grands investisseurs institutionnels à avoir une politique d’engagement efficace et pertinente. Autrement dit, l’investissement responsable devrait devenir ce qui est présentement considérer comme l’investissement tout court.

Comment peut se faire cette prise de parole actionnariale? Pour répondre à cette question, je vais devoir me montrer partial et référer au travail de la branche de l’investissement responsable de Desjardins. Rosalie Vendette, conseillère en investissement responsable résume bien les différents « leviers » pouvant être utilisés dans un trop bref billet sur le blogue Coopmoi. En bref, l’actionnariat engagé cherche d’abord à utiliser l’ensemble des pouvoirs que le législateur donne aux actionnaires (pouvoirs ou protections en croissances si on en croit le billet du chercheur Ivan Tchotourian) puis ensuite à utiliser la légitimité qu’offre la propriété des parts pour entrer en dialogue direct (derrière porte close, pour permettre plus de franchise et éviter les pièges de dialogues publicisés ) en vue de changer les politiques où même de rediriger les actions de l’organisation vers des objectifs plus louables. Les exemples présentés par les fonds « éthiques » de Desjardins, en ce qui concerne l’engagement actionnarial montre les effets réels de cette stratégie tout comme les limites.

Conclusion
Je vais conclure par une brève discussion de l’enjeu de l’actionnariat engagé[1]. D’un côté, certains affirmerons que cette stratégie n’a aucun effet réel. Ils lirons le même rapport sur les fonds Desjardins et pointer l’imperfection des actions. Le résultat des dialogues avec Enbridge ou Suncor ne donnent que des actions de façades et des décisions de couverture par les entreprises. Rien qui n’affecte réellement le changement. Selon cette perspective, la plus grande transparence d’Enbridge ou l’engagement pour plus de sécurité pour transport du carburant sur rail de Suncor a la faiblesse fatale de s’inscrire encore dans une politique qui accepte le pétrole comme forme d’énergie. Ce qu’il faudrait, pour eux, c’est un rejet total de la ressource pour une alternative plus verte et durable.

Je crois cependant qu’il est possible de partager le même objectif, c’est-à-dire vouloir une transition rapide de l’industrie de l’énergie vers une le renouvelable et l’écologique, tout en reconnaissant les forces économiques de la demande. Les gens « veulent » encore de cette forme d’énergie. Ils en veulent encore pour plusieurs raisons : le transport est encore très dépendant de cette source d’énergie, l’agriculture aussi, etc. Certes, il y a des transformations dans ces domaines comme je l’ai évoqué plus tôt, mais tant qu’il y aura demande, il y aura production. Autrement dit, tant qu’il y aura de l’argent à faire avec du pétrole, il y aura des entrepreneurs qui tenterons d’en tirer profit. Si ce ne sont pas les entreprises côtés en bourse, ce sera d’autres acteurs. L’investisseur éthique, à ce titre, n’a qu’accès à un petit pouvoir, celui de pousser les entreprises à écouter des discours alternatifs, peut-être même des discours qui encouragent la transformation d’une entreprise énergétique basé sur le pétrole en entreprise basé sur l’énergie solaire ou éolienne. Il y a de plus en plus d’entreprises énergétiques qui investissent dans les nouvelles sources d’énergies. Ils le font notamment, parce qu’ils veulent se prémunir contre les transformations qui pourraient arriver plus tôt que tard. Ne faut-il donc pas une bonne chose que de pousser les entreprises à accélérer cette transition? Ne faudrait-il pas peser dans le vote pour un PDG ou un CA plus favorable à ce genre de projets?

Il est évident que la stratégie de la prise de parole est peu, voire pas efficace si elle est faite en vase clos. Seul, cependant, ce pouvoir est assez inefficace ou du moins limité, mais en conjonction avec d’autres acteurs sociaux (les groupes citoyens, les municipalités, d’autres entreprises, une communauté scientifique active et mobilisée par le biais notamment de la communication des résultats scientifiques, etc.) ce pouvoir peut être fort. Il est cependant nécessaire que cette stratégie soit envisagée comme une partie d’un arsenal plus grand de lutte. Isolée, cette stratégie est au mieux peu efficace. Pour qu’elle ait une réelle efficacité, elle doit se faire en collaboration avec d’autres acteurs de la société civile. Il faut y joindre des campagnes de sensibilisation pour parvenir à changer les comportements de consommations (moins consommer de pétrole) et de vote (voter pour des partis et des candidats plus engagés dans la lutte pour l’environnement). C’est seulement ainsi que des gains seront possibles.

Toute lutte étant égale par ailleurs, le désinvestissement n’est donc pas une stratégie très efficace. Certes, elle sensibilise et permet d’investir prudemment, mais elle n’aide pas les autres acteurs sociaux à pousser pour un changement, une transition. L’investissement responsable n’est pas non plus la panacée, mais bien un outil parmi d’autres pour tenter de faire changer les choses. Pour changer les choses via l’investissement, il pourrait aussi être utile de regarder du côté de l’investissement d’impact ou même des placements servant à financer directement des projets environnementaux. Il n’est pas aisé pour un investisseur aisé ou surtout pour un investisseur institutionnel d’avoir un portefeuille diversifié sans toucher aux énergies fossiles, mais pour l’investisseur moyen, il y a des alternatives comme Copower ou Impak Finance (dont j’ai déjà parlé dans un autre billet). C’est cela dit l’affaire d’une autre réflexion.

En conclusion : qu’il doit clair que je me réjouis de voir se développer cette conscience pour l’environnement et que les citoyens cherchent des moyens d’agir pour s’attaquer à de défi majeur du siècle qui commence. Cependant, je crois important de ne pas faire dans l’angélisme. Cette lutte est trop importante pour que les efforts soient monopolisés dans des stratégies peu efficaces. C’est une lutte qu’il faut remporter!

  1. [1]Actionnariat engagé qui peut se faire par le biais de fonds éthiques par les individus et de nombreuses manières par les investisseurs institutionnels.

Desjardins et les paradis fiscaux

Alphonse Desjardins

Le magazine Les Affaires a récemment publié un dossier sur les liens qu’ont entretenus certains conseillers de Valeurs mobilières Desjardins (VMD), une filiale du Mouvement Desjardins, avec les paradis fiscaux (pour les autres articles, voir 1). Les événements avaient déjà fait le tour des médias en 2011, au moment où ces conseillers avaient été congédiés. Aujourd’hui, la nouvelle refait surface, car les neuf conseillers, dont plusieurs n’ont reçu aucune sanction de la part des autorités canadiennes de régulation de la profession (deux d’entre eux travaillent maintenant pour la Banque Nationale, un joueur impliqué dans cette histoire de paradis fiscaux), se retournent contre leur ancien employeur et le poursuivent pour congédiement injustifié. L’affaire ne devrait surprendre personne : elle implique de nombreuses institutions financières et des pratiques obscures qui se font, pour la plupart, de manière secrète. En plus de Desjardins qui, dans ce cas, est le joueur central, on rencontre une banque européenne et une autre institution très influente dans le monde offshore des îles caribéennes : la Banque Nationale (sa filière internationale). L’histoire que décrit Hugo Joncas dans ses articles n’est aucunement différente de ce qui se passe un peu partout dans les législations de complaisance. Les institutions financières s’échangent les comptes, les banques locales et les différents autres véhicules de placement. Ce qui reste, ce sont les individus, les facilitateurs, les conseillers. L’enseigne devant un bâtiment peut changer, mais les pratiques restent les mêmes. Dans le cas qui nous intéresse, c’est la Laurentian Bank & Trust (LB&T), basée à Nassau, aux Bahamas. Elle fut acquise par Desjardins en 1994, puis elle passe sous le contrôle de PNB Paribas en 1997 pour ensuite devenir la propriété de la division internationale de la Banque Nationale en 2004.

Ce n’est, en somme, que la répétition d’une aventure qu’Alain Deneault a présenté clairement dans son récent livre Paradis fiscaux : la filière canadienne. Il y raconte en détail l’histoire d’amour problématique entre les banques canadiennes et certaines îles caribéennes. Joncas rapporte les propos de Daniel Dubois, l’un des neuf conseillers de VMD en question. Le journaliste écrit : « Selon [Daniel Dubois], tout le système financier collaborait pour faciliter l’évasion fiscale. “Vers la fin des années 1990, la Nationale, Desjardins et toutes les banques canadiennes favorisaient l’exode des clients à l’étranger”, insiste Daniel Dubois, aujourd’hui chez Mackie Research Capital Corporation. »

C’est tout dire. Un passage de la sorte pourrait nous laisser croire qu’il y a une conscience émergente du problème offshore et de ses dangers. Cependant, l’article conclut sur une note différente. « C’était la glorieuse époque des comptes offshore à gogo », écrit-il, comme si les paradis fiscaux n’étaient qu’une tendance passagère et que les conseillers renvoyés n’étaient, au fond, que les victimes d’une mode qu’ils n’auraient pas su quitter à temps. Contre l’impression d’un phénomène temporaire, le livre d’Alain Deneault, Paradis fiscaux, la filière canadienne, montre que le développement des paradis fiscaux est un processus qui se déploie sur une longue durée. Or, on ne le dira jamais assez, la réalité veut que les paradis fiscaux, les législations de complaisance soient des institutions qui attaquent systématiquement la souveraineté de l’État en contribuant à le priver des moyens nécessaires à la mise en œuvre de ses politiques. Malgré la gravité éthique d’un tel processus et le problème économique structurel que les paradis fiscaux représentent dans l’économie mondiale, l’auteur de l’article suggère que la mode est passée, ou en voie de passer. Mais est-ce le cas? Un excellent contre-exemple peut être avancé en rappelant la manière nonchalante avec laquelle AirBnB, une compagnie spécialisée dans la location de logements pour les voyageurs, a annoncé à ses clients le transfert de certaines de ses activités administratives en Irlande. Elle n’a pas trouvé indélicat d’annoncer, dans sa lettre d’information, que ce déplacement obéissait à des motivations fiscales. Devant de tels agissements, comment pourrait-on penser que “les paradis fiscaux sont passés de mode”? La compétition fiscale est encore bel et bien réelle et toujours très attrayante pour les entreprises.

Mais croire en un effet de mode n’est peut-être que le symptôme d’un certain défaitisme journalistique devant l’apparente impuissance des individus et des États face à l’ampleur du problème. C’est cette dernière que révèlent les informations divulguées sur l’implication de VMD dans les paradis fiscaux. Peut-être ne sommes-nous pas choqués de voir les grandes banques canadiennes depuis longtemps intriguer avec les législations de complaisance des Caraïbes, mais plusieurs seront probablement surpris de voir Desjardins rejoindre les rangs des magouilleurs. Celle-ci, longtemps entourée d’une aura de sainteté héritée de son histoire et de sa forme coopérative, n’était que rarement écorchée par les médias pour des manquements à l’éthique. Cependant, Joncas et les autres journalistes nous montrent qu’elle n’était pas immunisée contre l’attrait de terres offshore.

Que devons-nous penser de tout cela? Devrions-nous désespérer de voir la grande majorité des institutions financières de notre pays se servir des législations offshores pour se soustraire au fisc?

L’évasion fiscale est illégale et peut être combattue – souvent avec difficulté, en raison du manque de moyens et de recours – par le fisc et les tribunaux. En revanche, l’évitement fiscal n’est pas illégal, mais est clairement nocif pour nos sociétés et nos économies. C’est pourquoi nous ne devons pas attendre une action juridique pour régler le problème, mais plutôt entreprendre une lutte politique pour changer les choses. Il faut agir et saisir cette brèche démocratique dans une économie encore trop « aristocratique », comme le dirait le grand socialiste Jaurès, ou encore le fondateur de Desjardins, Alphonse Desjardins lui-même. Ce dernier voyait dans les coopératives le moyen de faire « disparaître cette contradiction choquante entre nos institutions démocratiques, qu’elles soient nationales, provinciales ou municipales, où les vœux du peuple peuvent prévaloir, et notre régime économique, dominé presque sans contrôle par une sorte d’aristocratie toute-puissante »(2).

Une vingtaine d’années plus tôt, de l’autre côté de l’Atlantique, Jean Jaurès avait formulé la même idée:

« Dans l’ordre politique, la nation est souveraine et elle a brisé toutes les oligarchies du passé ; dans l’ordre économique, la nation est soumise à beaucoup de ces oligarchies […]

Oui, par le suffrage universel, par la souveraineté nationale, qui trouve son expression définitive et logique dans la République, vous avez fait de tous les citoyens, y compris les salariés, une assemblée de rois. […] C’est d’eux, c’est de leur volonté souveraine qu’émanent les lois et le gouvernement; ils révoquent, ils changent leurs mandataires, les législateurs et les ministres; mais, au moment même où le salarié est souverain dans l’ordre politique, il est dans l’ordre économique réduit à une sorte de servage. Oui, au moment où il peut chasser les ministres du pouvoir, il est, lui, sans garantie aucune et sans lendemain, chassé de l’atelier. Son travail n’est plus qu’une marchandise que les détenteurs de capital acceptent ou refusent à leur gré. […] »(3).

Desjardins et Jaurès, un siècle avant nous, nous enseignent que l’enjeu est de rendre aux petites gens les rênes de leur destin. Il faut saisir l’indignation légitime que soulève ce lien obscur entre Desjardins et les Bahamas pour ressaisir cette institution d’importance pour le Québec. Dans la pensée d’Alphonse Desjardins, sa forme coopérative aurait dû constituer une protection contre des agissements qui nuisent aux intérêts de la majorité. Encore faut-il que les membres évitent le piège de l’apathie, se sentent partie de l’entreprise plutôt que de simples clients. Réinvestir activement les assemblées générales du Mouvement Desjardins est un premier pas pour nous réapproprier notre pouvoir économique.

(1) Joncas, Hugo. « Desjardins: 16 ans de transactions aux Bahamas ». Les Affaires, 15 mars 2014.
———. « Les conseillers et leurs clients rattrapés par le fisc ». Les Affaires, 15 mars 2014.
———. « Valeurs mobilières Desjardins: pas si occultes, les comptes aux Bahamas ». Les Affaires, 15 mars 2015.

(2) Alphonse Desjardins, « L’union des forces sur le terrain économique », conférence donnée au Congrès des Ligues du Sacré-Cœur, Montréal, 10 septembre 1910, dans La Vérité, 24 septembre 1910, p.82. Cité dans POULIN, Pierre, Histoire du Mouvement Desjardins, Desjardins et la naissance des Caisses populaires, 1900-1920, tome 1, Montréal, Québec/Amérique, 1990, pp.84-85.

(3) Jean Jaurès, « La République et le socialisme : réponse à la déclaration du cabinet Charles Dupuy », Assemblée nationale de France, Séance du 21 novembre 1893.

Gabriel Monette, Réseau Justice Fiscale
avec la collaboration de Bernard Ducharme

Un républicain à la caisse de Kildare (suite)

La perspective républicaine
Suivant mon précédent billet sur l’affaire Kildare, j’ai évoqué que je l’interpréterais d’un point de vue républicain. L’objet de ce billet est donc de présenter les réflexions d’un républicain sur cette affaire. En d’autres mots : que dirait un républicain sur l’affaire de la caisse de Kildare? En bref : il applaudirait l’initiative citoyenne et chercherait à réformer les structures de Desjardins pour les rendre réellement démocratiques.

Premièrement, il saluerait l’initiative des membres contestataires. Il reconnaîtrait sans doute dans un premier temps le sentiment d’insatisfaction exprimé par les membres de la caisse de Kildare face aux décisions prises par le conseil d’administration et applaudirait les moyens démocratiques pris par les membres. Le républicanisme, notamment celui de Pettit, prenant la forme d’une démocratie de contestation, fait de cette pratique une arme importante de son arsenal politique. Un républicain verrait donc, dans d’absence de moyen efficace de contestation des décisions que les membres subissent, une forme importante de domination. Cette dernière apparaît d’autant plus flagrante que dans ce cas, le C.A. de la caisse avait l’aide et le support du Mouvement Desjardins. Aucun dispositif pouvant permettre aux membres insatisfaits de se faire entendre de manière efficace n’était disponible. Même l’assemble générale extraordinaire, outil mobilisé par les membres contestataires, n’a clairement pas joué le rôle d’espace de délibération et d’expression et de contestation des décisions qui aurait dû lui être dévolu. Sa structure et son fonctionnement n’ont que très difficilement permis une petite dose d’expression. Comme le dit Martin Malo, il est difficile de se mobiliser quand on a un emploi, une famille et peu de temps. En théorie, Desjardins possède des institutions démocratiques, mais celles-ci sont inefficaces au sens où elles ne permettent pas efficacement aux membres de se faire entendre. M. Désautels, représentant de la très haute direction du Mouvement, défend la démocratie de Desjardins, comme je l’ai indiqué dans le précédent billet, en ne faisant référence qu’à la légitimité du conseil d’administration et à la capacité prétendue de celui-ci à refléter les intérêts des membres. Cette conception qui reproduit les régimes représentatif comporte des inconvénient. Comme l’a montré Bernard Manin, l’élection contient un principe aristocratique qui est, pour le moins, problématique. Est-ce qu’un système ou quelques élus peu redevables tentent de réaliser les intérêts imaginés d’une vaste majorité sans que ceux-ci ait formellement des outils de contestation peut vraiment être décrit comme démocratique? La question soulève des enjeux légitimes et il y a un besoin de les approfondir, notamment la place de l’expertise dans les démocratie. Cependant, pour représenter convenablement les intérêts des membres, il est nécessaire d’avoir une conception plus profonde de la démocratie. C’est pourquoi, un républicain favoriserait une conception plus profonde de la démocratie. Le membre d’une caisse ne doit pas être libre qu’une fois à chaque élection, mais bien être doté d’outils capables de faire en sorte qu’il soit entendu à tout moment.

Dans un deuxième temps, il comprendrait dans les raisons l’échec de la tentative de l’Action Coalition pour notre Caisse Desjardins (ACCD) dans les obstacles nombreux que Martin Malo et Marc-André Houle ont affrontés un deni institutionnel de cette contestation. Comme je l’ai présenté dans le précédent billet, l’ensemble de la querelle a tourné autour du blocage qu’ont subit les citoyens lors de leur tentative d’expression. Ce n’est pas que leur proposition a échoué, mais que le processus qui a causé ce résultat fut paralysé par des obstacles institutionnels non démocratiques. En effet, l’article de M. Houle ne portait pas sur l’enjeu de la fermeture des points de service, mais bien sûr la difficulté que lui et ses collègues ont eue à exprimer leurs idées, à contester les décisions du conseil d’administration. Un républicain peut que partager la frustration causée par cette triste affaire.

Dans un troisième temps, il se questionnerait sur la représentativité des élus du conseil d’administration et sur leur rapport avec les membres de la caisse. Pourquoi n’ont-ils pas, en amont des décisions controversées de fermeture de points de service, consulté les membres, exposé les avantages de ce choix? Ils ont, certes, une légitimité démocratique venant de leur élection, mais cela n’est pas suffisant pour légitimer une décision. Pour un républicain, la légitimité émerge de plusieurs autres sources dont la contestation. L’élection n’est clairement la source unique et nécessaire du républicanisme. Philip Pettit a même quelques résistances face à l’élection. Il préfère dépolitiser certains lieux de pouvoir pour l’immuniser contre les aléas de l’élection. D’autres préfèrent réfléchir à d’autres modes de sélection des dirigeants, comme par exemple le tirage au sort . L’élection est un moyen légitime et démocratique de donner une légitimité aux représentants (quoi qu’il y a d’autres modes qui le seraient peut-être plus, voir les billets Bernard sur le sujet (1) (2)), mais ce n’est pas le seul. Un républicain se poserait plutôt la question à savoir si l’élection est vraiment efficace pour représenter les intérêts des membres. Surtout en voyant le peu de participation aux assemblées générales électives.

Dans un quatrième temps, un républicain verrait dans l’effort déployé par les membres de l’ACCD une forme de patriotisme qu’il ne pourrait que saluer. Qui montre autant de passion pour les actions d’une autre banque? Est-ce qu’il y a eu une mobilisation aussi notable après les révélations troublantes des liens douteux qu’entretiennent les grandes banques canadiennes suite à la publication des recherches d’Alain Deneault ? Non. Il n’y a pas d’associations de membres aussi mobilisées que chez Desjardins, motivé par la défense des valeurs qui sont les leurs. Desjardins permet cette mobilisation, mais il faut aussi reconnaître que celle-ci est fondamentale à la survie de l’esprit coopératif. Il est impératif que Desjardins accepte que le coopératisme ne puisse survivre longtemps en l’absence de vertus civiques, c’est-à-dire des traits de caractère permettant à l’organisation de survivre. Si le réseau des caisses décourage le type d’engagement que les membres de l’ACCD ont déployé, alors on peut se demander comment subsistera l’idéal démocratique du Mouvement. Inversement, il est raisonnable d’imaginer que la démocratie de Desjardins, si elle était structurée de manière efficace, pourrait participer à l’éducation démocratique au Québec et permettre le développement des vertus nécessaire à la survie de la démocratie politique (elle-même particulièrement en danger).

Les réformes institutionnelles
Plusieurs réformes institutionnelles seraient nécessaires pour réellement démocratiser Desjardins. Nous en avons déjà évoqué quelques-unes, mais résumons :
– Donner aux membres des outils institutionnels efficaces pour contester les décisions. Conséquemment, il est aussi nécessaire de prémunir les membres contre une forme de coalition du conseil d’administration et du Mouvement Desjardins lui-même contre eux.
– Rendre réellement démocratique le processus électoral en réformant les processus de sélection des dirigeants.

Conclusion

Le cas de cette querelle à la caisse de Kildare, par son exemplarité, permet de réfléchir sur la démocratie au coeur de Desjardins. Il permet aussi de montrer que Desjardins a le potentiel, contrairement aux entreprises privées traditionnelles, d’être réellement démocratique, mais que, pour le moment, elle n’atteint pas encore ni dans la pratique, ni dans la théorie, les idéaux exigeants d’une réelle démocratie. Si on veut voir Desjardins comme une institution démocratique, il faut aussi comprendre qu’en son sein s’opposeront des conceptions différentes des moyens et des fins que doit poursuivre la caisse. C’est le propre de la démocratie que de permettre la diversité des opinions de s’exprimer dans une structure.

C’est pourquoi un républicain, au sens où nous l’avons décrit dans ce blogue, serait plutôt préoccupé par les procédures démocratiques déficientes que par le résultat de cette affaire à Kildare. Cependant, il ne faudrait pas non plus aller jusqu’à dire que l’échec de la tentative de destitution par les individus est la preuve indubitable qu’il n’y a pas de démocratie chez Desjardins. Il faudrait plutôt dire que l’âme de Desjardins est encore démocratique et coopérative, mais qu’elle est prise dans un carcan corrompu qui, comme dans les cas de nos États, a besoin d’un peu de recherche et de renouvellement pour vraiment se rapprocher des idéaux qu’elle prétend incarner (un peu comme je dis dans mon article du Devoir).

D’autres enjeux restent cependant en suspend tel que le coût de la démocratie, la forme qu’elle doit prendre, les structures de la fédération, etc. Ce sont des questions fascinantes et importantes que nous discuterons une autre fois.

Bibliographe

Un républicain à la caisse de Kildare

Suite à mon bref billet sur la démocratie et Desjardins, quelques échanges m’ont donné envie de discuter un peu plus en profondeur l’expérience problématique qu’ont vécu les habitants de Saint-Ambroise-de-Kildare. Qui plus est, je vais tenter d’aborder le conflit démocratique sous un angle républicain, c’est à dire inscrit dans la tradition politique faisant de la liberté politique la valeur centrale. Pourquoi? Parce que le républicanisme est une tradition philosophique s’intéressant tout particulièrement aux formes institutionnelles. Grâce à cette perspective, nous aurons les outils pour penser Desjardins, institution qu’on accuse encore une fois, dans cette affaire, d’avoir perdu son âme.

L’affaire est difficile à résumer. Il est question des fermetures de guichet automatique et de centre de services un peu partout au Québec et de la grogne populaire qui en a résulté. Dans la région de cette caisse, on aurait aussi fermé des points de services, mais l’enjeu s’est rapidement déplacé de cet enjeu pratique à une question démocratique. Si on cherche à synthétiser les enjeux centraux de la polémique, notons qu’elle commence lorsque plusieurs citoyens des six municipalités desservies par la caisse de Kildare prennent sur eux de résister aux décisions de l’administration de leur caisse en s’attaquant aux administrateurs élus de la caisse. Pour ce faire, ils forment l’Action Coalition pour notre Caisse Desjardins (ACCD). L’ambition du groupe est de faire connaître leur mécontentement et peut-être changer les décisions prises. L’objet de leur insatisfaction : la fermeture de points de services et de guichets automatiques. Le résultat de leurs efforts : un échec. Or, étrangement, le débat concernant cette affaire est un peu confus. Il mêle les arguments des 2 partis sans revenir sur le coeur de l’enjeu : la démocratie.

L’affaire de la caisse de Kildare

Les articles qui racontent alors l’épisode s’entendent pour mettre le blâme sur l’abus, par les membres du conseil d’administration, des procédures pour noyer la tentative citoyenne. Il semble y avoir confusion dans l’échange. D’un côté, on trouve l’expression légitime de la déception de l’échec d’une tentative d’expression populaire. Certains vont aussi loin dans leurs écrits jusqu’à voir dans cette situation la démonstration finale de la transformation de Desjardins en banque comme les autres, sans âme coopérative. Par exemple, dans un texte publié au Devoir, Marc-André Houle, habitant de Saint-Ambroise-de-Kildare exprime dans un titre fracassant son sentiment. Desjardins n’a plus que l’âme d’une banque. Cette expression, reprise souvent pour critiquer les pratiques de Desjardins s’éloignant d’une certaine conception des idéaux coopératifs, nous indique aussi le sentiment de trahison que les membres de cette caisse ont pu ressentir. On sent un attachement légitime à cette institution qui prétend à juste titre être plus qu’une banque, mais aussi une vive déception de voir ses attentes déçues par les événements. Celle-ci a poussé le groupe citoyen à demander la destitutions des administrateurs et à se lancer dans une lutte ardue avec l’administration de la caisse. Il raconte la lutte qu’il a menée avec d’autres membres pour changer les décisions de l’administration sans présenter une réflexion sur la représentativité de ses revendications. Il note, par exemple, le travail fait par les employés de la caisse de Kildare « afin de faire campagne en faveur du CA auprès des épargnants ». On parle cependant peu, par exemple, de tentative de consultation des autres membres, de l’avis général, du contexte économique. Il regrette plutôt l’inégalité des ressources pour faire passer son message et l’absence de temps de parole suffisant pour se faire entendre en assemblée. Il décrit la situation d’une manière semblable à quelqu’un qui présenterait un plaidoyer pour l’égalité du traitement des candidats dans une course politique. Son texte n’évoque pas non plus la légitimité du conseil d’administration. Sa position est critique des décisions prises par celui-ci et justifie la destitution du conseil sur la base d’un manque de respect par le C.A. des principes de la démocratie et l’inégalité des individus face au conseil. Son point central réside dans l’incapacité des processus démocratiques, particulièrement problématiques qu’il a expérimentés dans son projet, à permettre aux membres de contester les décisions et ultimement, à faire changer les décisions. L’inégalité des forces en présences et le manque de processus délibératif efficace en assemblée a rendu particulièrement difficile l’expression de la position de son groupe. Les contestataires en tirent donc la conclusion qu’il n’y a pas de réelle démocratie.

De l’autre côté, on entend les représentants du Mouvement Desjardins (et non de la caisse locale) qui défendent la décision des administrateurs, évoquant l’arsenal argumentatif habituel : évolution des pratiques, contexte économique, etc. Normand Desautels, haut dirigeant du Mouvement, présente les grandes lignes de ce plaidoyer dans son texte, aussi publié au devoir : nécessité de gestion saine et prudente, respect des règles et des lois, contexte économique difficile et pratiques financières changeantes. Tout y est, ou presque. Presque, car un petit paragraphe change de ton et adresse clairement la préoccupation des membres comme M. Houle. Il questionne la représentativité des instigateurs de la contestation. Tout en accusant ces derniers de « monopoliser » les assemblées, il n’aborde pas la question de la forme de ses assemblées et semble donner plus de mérite démocratique aux choix pratiques des individus. Il justifie la décision de fermer des points de service par le fait qu’ils sont significativement moins utilisés et que les membres préfèrent l’usage des plateformes en ligne. Ce point, particulièrement pertinent dans un débat sur l’allocation des ressources des caisses, ne touche pas, dans sa formulation du moins, les plaintes des membres contestataires, même s’il représente aussi un enjeu démocratique. Peut-être devrait-on concevoir comme une forme d’expression démocratique l’action des membres hors de l’assemblée (surtout dans un contexte où les assemblées sont peu représentatives et peu fréquentées)? Les membres du conseil d’administration ont en effet accès à un grand nombre de donnés sur les pratiques de leur membres et peuvent utiliser cette information précise pour faire les choix les plus éclairés en terme d’administration. Dans la logique de M. Desautels, ils seraient à ce titre mieux placés que le membre moyen pour savoir ce qui est dans l’intérêt de tous.

Si on l’écoute, les décisions du C.A. furent nécessaires autant qu’elles furent démocratiques. Pour lui, le conseil d’administration était légitime dans la manière expéditive avec laquelle il a repousser les demander des contestataires et ces derniers ont menacer l’ordre démocratique en voulant faire entendre une opinion différente. Le contexte économique, la transformation des pratiques ont forcé la main du conseil d’administration. Il semble dire que ceux-ci n’ont fait que prendre la meilleure décision, celle qui allait le plus clairement dans l’intérêt de l’ensemble des membres. Pour lui, permettre à un petit groupe de membres de contester cette décision représente une perte de ressources et une lutte improductive. Selon M. Desautels, ce sont les membres du conseil d’administration qui sont en quelque sorte les mieux placés pour « répondre aux besoins évolutifs de leurs membres et veillent à l’engagement de la caisse dans son milieu, conformément aux valeurs coopératives qui les animent. » Cette position surprend, comme nous l’avons dit, mais se comprend mieux si on accepte l’idée que les membres des conseils d’administrations ont la légitimité électorale. Ce sont des élus. En tant que tel, il est possible de défendre l’idée selon laquelle ils ont à coeur, non seulement l’intérêt de ceux qui ont voté pour eux, mais pour l’ensemble des membres de la caisse.

C’est peut-être sur cette légitimité de l’élection que M. Desautels appuyait sa défense « démocratique » des décisions de la caisse de Kildare. Si on reconnaît la valeur de l’élection comme processus démocratique de sélection, alors il est nécessaire de reconnaître que les élus ont un support et une légitimité. En fait, la fronde effectué par les contestataires n’a-t-elle pas été battue par un vote? Certes, Martin Malo, membre de l’ACCD, nous dit que le processus ne leur a laissé que peu de temps pour défendre leur position et ne facilitait pas la contestation. Il reste que les membres présents le jour du vote se sont exprimés. N’est-il pas suffisant qu’un conseil d’administration élu prenne une décision et que celle-ci soit confirmée par une assemblée mobilisée par les adversaires de celle-ci, pour qu’elle soit légitime? Que faut-il de plus?

C’est sur la conception même de ce qu’est la démocratie que ces deux positions se distinguent. D’un côté, on entend la démocratie comme étant directe, militante, comme si le pouvoir démocratique devait être entre les mains de celles et ceux qui se mobilisent pour une cause. De l’autre, on comprend la démocratie comme le seul processus de sélection des dirigeants. Une fois ce choix fait, alors les élus détiennent l’ensemble du pouvoir et leur légitimité tient à l’élection autant à l’expertise qu’il détiennent en étant au coeur des lieux d’informations et de décision. Il y a donc clairement une différence marquée entre les deux positions et les enjeux qu’elle soulève. C’est là où le cadre républicain s’avère pertinent pour penser la forme institutionnelle de la démocratie nécessaire à Desjardins et les réformes pour s’en rapprocher.

Dans le prochain billet, nous verrons la perspective républicaine sur cet enjeu. Il sera question de démocratie et de liberté.

Desjardins, le marché et l’engagement civique

Dans un article du 8 avril, j’ai défendu l’idée selon laquelle Desjardins, contrairement à l’idée reçu, n’est pas qu’une simple banque comme les autres et que les actions qu’elle pose pouvant sembler tel ne sont que le résultat que de plusieurs facteurs structurels incluant le désengagement de ses membres.

Parmi les réactions, un texte du 11 avril raconte la triste histoire d’un président de caisse refusant la tenue d’une assemblée générale spéciale concernant la question de la fermeture de trois centres de services. L’argument pour ce refus :

« La loi sur les coopératives financières (article 242) stipule que l’assemblée générale des membres ne peut intervenir dans l’administration courante d’une caisse, laissée au conseil d’administration. »

M. Cormier, l’auteur de cette réplique, cherche donc à montrer qu’un membre individuel ou même un groupe de membres, ne peut pas grand-chose contre la caisse. Il conclut son article par un passage d’une triste résignation : « Comme si de simples citoyens avaient la capacité financière de poursuivre Desjardins avec sa trâlée d’avocats payés à même la caisse. »

Ce texte soulève la question des pouvoirs réels des membres dans leurs caisses. Que peuvent-ils vraiment faire? Il est clair que dans le cas raconté par l’article, les membres insatisfaits par les décisions de leur C.A. auraient pu se mobiliser et chercher à élire un C.A. de leur choix, plus sensible à leur option. De plus, l’article 223 de la loi sur les coopératives financières stipule qu’il est possible qu’un membre demande la tenue d’une assemblée extraordinaire s’il réussit à obtenir un support d’un pourcentage des membres (2% en cas d’absence de norme de la caisse locale). En sommes, il y a des options, des choses pouvant être faites. Déduire, de cette triste anecdote (qui n’est malheureusement pas rare), l’impuissance des membres face à leur CA me semble être une grave erreur. Ce que l’on doit conclure, plutôt, devrait être la nécessité de l’organisation pour effectuer un réel changement dans cette institution. Les membres et surtout leurs élus ont un pouvoir bien réel quant à leur caisse. Cependant, ce pouvoir est limité s’il n’est pas organisé, s’il est éparpillé, parcellisé. Il est donc nécessaire que les membres se regroupent autour d’un projet structurant et poussent leur caisse à les soutenir dans ceux-ci.

L’un des enjeux de la réflexion à venir sera donc d’enrichir la « boîte à outils » des membres de méthodes concrètes pour exercer leur influence sur leur caisse. Il sera par ailleurs nécessaires de continuer la recherches concernant les réformes nécessaires pour accroître leur pouvoir et ainsi réaliser une meilleure démocratie.

« Pour ce qui regarde le mécanisme administratif [de la caisse populaire], nous sommes en présence d’une petite république économique très démocratisée. L’assemblée générale des sociétaires est le principal élément de contrôle. […] Ce sont donc toujours les sociétaires eux-mêmes qui indiquent l’orientation d’ensemble que la caisse doit suivre. »

– Alphonse Desjardins, « La coopération d’épargne et de crédit », conférence prononcée vers 1905