Un républicain à la caisse de Kildare

Suite à mon bref billet sur la démocratie et Desjardins, quelques échanges m’ont donné envie de discuter un peu plus en profondeur l’expérience problématique qu’ont vécu les habitants de Saint-Ambroise-de-Kildare. Qui plus est, je vais tenter d’aborder le conflit démocratique sous un angle républicain, c’est à dire inscrit dans la tradition politique faisant de la liberté politique la valeur centrale. Pourquoi? Parce que le républicanisme est une tradition philosophique s’intéressant tout particulièrement aux formes institutionnelles. Grâce à cette perspective, nous aurons les outils pour penser Desjardins, institution qu’on accuse encore une fois, dans cette affaire, d’avoir perdu son âme.

L’affaire est difficile à résumer. Il est question des fermetures de guichet automatique et de centre de services un peu partout au Québec et de la grogne populaire qui en a résulté. Dans la région de cette caisse, on aurait aussi fermé des points de services, mais l’enjeu s’est rapidement déplacé de cet enjeu pratique à une question démocratique. Si on cherche à synthétiser les enjeux centraux de la polémique, notons qu’elle commence lorsque plusieurs citoyens des six municipalités desservies par la caisse de Kildare prennent sur eux de résister aux décisions de l’administration de leur caisse en s’attaquant aux administrateurs élus de la caisse. Pour ce faire, ils forment l’Action Coalition pour notre Caisse Desjardins (ACCD). L’ambition du groupe est de faire connaître leur mécontentement et peut-être changer les décisions prises. L’objet de leur insatisfaction : la fermeture de points de services et de guichets automatiques. Le résultat de leurs efforts : un échec. Or, étrangement, le débat concernant cette affaire est un peu confus. Il mêle les arguments des 2 partis sans revenir sur le coeur de l’enjeu : la démocratie.

L’affaire de la caisse de Kildare

Les articles qui racontent alors l’épisode s’entendent pour mettre le blâme sur l’abus, par les membres du conseil d’administration, des procédures pour noyer la tentative citoyenne. Il semble y avoir confusion dans l’échange. D’un côté, on trouve l’expression légitime de la déception de l’échec d’une tentative d’expression populaire. Certains vont aussi loin dans leurs écrits jusqu’à voir dans cette situation la démonstration finale de la transformation de Desjardins en banque comme les autres, sans âme coopérative. Par exemple, dans un texte publié au Devoir, Marc-André Houle, habitant de Saint-Ambroise-de-Kildare exprime dans un titre fracassant son sentiment. Desjardins n’a plus que l’âme d’une banque. Cette expression, reprise souvent pour critiquer les pratiques de Desjardins s’éloignant d’une certaine conception des idéaux coopératifs, nous indique aussi le sentiment de trahison que les membres de cette caisse ont pu ressentir. On sent un attachement légitime à cette institution qui prétend à juste titre être plus qu’une banque, mais aussi une vive déception de voir ses attentes déçues par les événements. Celle-ci a poussé le groupe citoyen à demander la destitutions des administrateurs et à se lancer dans une lutte ardue avec l’administration de la caisse. Il raconte la lutte qu’il a menée avec d’autres membres pour changer les décisions de l’administration sans présenter une réflexion sur la représentativité de ses revendications. Il note, par exemple, le travail fait par les employés de la caisse de Kildare « afin de faire campagne en faveur du CA auprès des épargnants ». On parle cependant peu, par exemple, de tentative de consultation des autres membres, de l’avis général, du contexte économique. Il regrette plutôt l’inégalité des ressources pour faire passer son message et l’absence de temps de parole suffisant pour se faire entendre en assemblée. Il décrit la situation d’une manière semblable à quelqu’un qui présenterait un plaidoyer pour l’égalité du traitement des candidats dans une course politique. Son texte n’évoque pas non plus la légitimité du conseil d’administration. Sa position est critique des décisions prises par celui-ci et justifie la destitution du conseil sur la base d’un manque de respect par le C.A. des principes de la démocratie et l’inégalité des individus face au conseil. Son point central réside dans l’incapacité des processus démocratiques, particulièrement problématiques qu’il a expérimentés dans son projet, à permettre aux membres de contester les décisions et ultimement, à faire changer les décisions. L’inégalité des forces en présences et le manque de processus délibératif efficace en assemblée a rendu particulièrement difficile l’expression de la position de son groupe. Les contestataires en tirent donc la conclusion qu’il n’y a pas de réelle démocratie.

De l’autre côté, on entend les représentants du Mouvement Desjardins (et non de la caisse locale) qui défendent la décision des administrateurs, évoquant l’arsenal argumentatif habituel : évolution des pratiques, contexte économique, etc. Normand Desautels, haut dirigeant du Mouvement, présente les grandes lignes de ce plaidoyer dans son texte, aussi publié au devoir : nécessité de gestion saine et prudente, respect des règles et des lois, contexte économique difficile et pratiques financières changeantes. Tout y est, ou presque. Presque, car un petit paragraphe change de ton et adresse clairement la préoccupation des membres comme M. Houle. Il questionne la représentativité des instigateurs de la contestation. Tout en accusant ces derniers de « monopoliser » les assemblées, il n’aborde pas la question de la forme de ses assemblées et semble donner plus de mérite démocratique aux choix pratiques des individus. Il justifie la décision de fermer des points de service par le fait qu’ils sont significativement moins utilisés et que les membres préfèrent l’usage des plateformes en ligne. Ce point, particulièrement pertinent dans un débat sur l’allocation des ressources des caisses, ne touche pas, dans sa formulation du moins, les plaintes des membres contestataires, même s’il représente aussi un enjeu démocratique. Peut-être devrait-on concevoir comme une forme d’expression démocratique l’action des membres hors de l’assemblée (surtout dans un contexte où les assemblées sont peu représentatives et peu fréquentées)? Les membres du conseil d’administration ont en effet accès à un grand nombre de donnés sur les pratiques de leur membres et peuvent utiliser cette information précise pour faire les choix les plus éclairés en terme d’administration. Dans la logique de M. Desautels, ils seraient à ce titre mieux placés que le membre moyen pour savoir ce qui est dans l’intérêt de tous.

Si on l’écoute, les décisions du C.A. furent nécessaires autant qu’elles furent démocratiques. Pour lui, le conseil d’administration était légitime dans la manière expéditive avec laquelle il a repousser les demander des contestataires et ces derniers ont menacer l’ordre démocratique en voulant faire entendre une opinion différente. Le contexte économique, la transformation des pratiques ont forcé la main du conseil d’administration. Il semble dire que ceux-ci n’ont fait que prendre la meilleure décision, celle qui allait le plus clairement dans l’intérêt de l’ensemble des membres. Pour lui, permettre à un petit groupe de membres de contester cette décision représente une perte de ressources et une lutte improductive. Selon M. Desautels, ce sont les membres du conseil d’administration qui sont en quelque sorte les mieux placés pour « répondre aux besoins évolutifs de leurs membres et veillent à l’engagement de la caisse dans son milieu, conformément aux valeurs coopératives qui les animent. » Cette position surprend, comme nous l’avons dit, mais se comprend mieux si on accepte l’idée que les membres des conseils d’administrations ont la légitimité électorale. Ce sont des élus. En tant que tel, il est possible de défendre l’idée selon laquelle ils ont à coeur, non seulement l’intérêt de ceux qui ont voté pour eux, mais pour l’ensemble des membres de la caisse.

C’est peut-être sur cette légitimité de l’élection que M. Desautels appuyait sa défense « démocratique » des décisions de la caisse de Kildare. Si on reconnaît la valeur de l’élection comme processus démocratique de sélection, alors il est nécessaire de reconnaître que les élus ont un support et une légitimité. En fait, la fronde effectué par les contestataires n’a-t-elle pas été battue par un vote? Certes, Martin Malo, membre de l’ACCD, nous dit que le processus ne leur a laissé que peu de temps pour défendre leur position et ne facilitait pas la contestation. Il reste que les membres présents le jour du vote se sont exprimés. N’est-il pas suffisant qu’un conseil d’administration élu prenne une décision et que celle-ci soit confirmée par une assemblée mobilisée par les adversaires de celle-ci, pour qu’elle soit légitime? Que faut-il de plus?

C’est sur la conception même de ce qu’est la démocratie que ces deux positions se distinguent. D’un côté, on entend la démocratie comme étant directe, militante, comme si le pouvoir démocratique devait être entre les mains de celles et ceux qui se mobilisent pour une cause. De l’autre, on comprend la démocratie comme le seul processus de sélection des dirigeants. Une fois ce choix fait, alors les élus détiennent l’ensemble du pouvoir et leur légitimité tient à l’élection autant à l’expertise qu’il détiennent en étant au coeur des lieux d’informations et de décision. Il y a donc clairement une différence marquée entre les deux positions et les enjeux qu’elle soulève. C’est là où le cadre républicain s’avère pertinent pour penser la forme institutionnelle de la démocratie nécessaire à Desjardins et les réformes pour s’en rapprocher.

Dans le prochain billet, nous verrons la perspective républicaine sur cet enjeu. Il sera question de démocratie et de liberté.